‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 84 sur 285 · VIENNE. — STRAUSS · texte numérisé non relu

VIENNE. — STRAUSS

se glacèrent, je sentis la mort m’étreindre le cœur. Je ne sais si je dormais ou si j’étais éveillé, mais, à l’aube, je m’étonnai de me retrouver vivant et absolument bien portant. J’arrivai donc indemne à Vienne, où l’épidémie, qui y régnait aussi, n’eut pas de prise sur moi.

C’était en 1832, en plein été. Je restai six semaines en tout dans la grande ville animée où je me sentis bientôt chez moi, grâce aux recommandations que j’avais pour quelques amis de notre famille. Ce voyage n’ayant pas de but pratique, il semble qu’en me le permettant ma mère ait fait preuve d’une certaine imprévoyance, car nos moyens d’existence étaient fort restreints. J’allai au théâtre, j’écoutai Strauss, je fis des excursions et je me laissai vivre. Il en résulta quelques dettes qu’il m’a fallu encore achever de payer étant chef d’orchestre à Dresde. Mais j’y recueillis des impressions musicales et théâtrales certainement très stimulantes, et Vienne est restée longtemps pour moi la ville des créations originales et populaires.

Dans ce genre spécial, c’est le théâtre « An der Wien » qui me plaisait le mieux. On y jouait une féerie burlesque, les Aventures de Fortunat sur terre et sur mer , dans laquelle on demandait un fiacre pour la mer Noire . J’en ai conservé un souvenir vivant et amusant. Sous le rapport musical, je me trouvais soumis à deux impressions dominantes. Un de mes jeunes amis m’avait emmené avec fierté à Y Iphigénie en Tauride, de Gluck, opéra dans lequel se faisaient entendre les célèbres chanteurs Wild, Staudigl et Binder, mais je dois avouer franchement que l’œuvre m’ennuya, et cela me fut d’autant plus désa-

gréable que je n’osais le dire à personne. Le conte connu d’Hoffmann me faisait voir en Gluck un géant diabolique. N’ayant pas encore étudié ses œuvres, je supposais qu’elles couvaient un feu dramatique et puissant. J’attendais donc de cette première audition une impression dans le genre de celle que m’avait produite Fidelio avec Mme Schrôder-Devrient. Mais c’est à peine si, dans la grande scène d’Oreste et des Furies, je ressentis la moitié seulement de cette extase. Le reste me parut solennel, et j’attendis vainement un effet qui ne vint pas.

L’opéra de Zampa , qu’on jouait presque chaque soir au théâtre « am Kaertner Thor » et à celui de la « Josefstadt », me révéla le nerf vital du goût viennois. Ces deux scènes rivalisaient à qui mieux mieux dans la représentation de cette pièce adorée du public. Et lorsque, en sortant du théâtre de la « Josefstadt », où Zampa venait de plonger tout le monde dans le ravissement, on allait dans la toute proche tabagie de Straeusslein, c’était encore, sous la direction fiévreuse de Strauss, un pot-pourri sur Zampa , qui enflammait tous les cœurs. Ce singulier Johann Strauss m’est demeuré inoubliable par l’enthousiasme presque frénétique qui l’empoignait dans toutes les pièces qu’il dirigeait en jouant lui-même le premier violon. Ce génie de l’esprit musical populaire viennois frémissait aux premières notes d’une nouvelle valse comme la Pythonisse sur son trépied, et le véritable rugissement de l’auditoire, plus grisé de musique que de boisson, poussait la fougue du violoniste enchanteur à un degré presque inquiétant. L’air chaud de l’été viennois n’était donc plus rempli pour moi que des

A PRAVONIN EN BOHÊME

effluves de Zampa et de Strauss. C'est alors qu'une très médiocre répétition des élèves du Conservatoire, qui jouèrent des morceaux d'une messe de Cherubini, me prouva qu'à Vienne la musique classique était traitée en mendiante à laquelle on accorde l'aumône obligatoire et mesquine. Un professeur qui m'est resté inconnu, mais auquel j’étais recommandé, essaya au cours de cette même répétition de faire jouer mon ouverture en ré mineur , exécutée déjà à Leipzig. Je ne sais quelle opinion en eurent le professeur et les élèves, je me rappelle seulement qu'on en abandonna bientôt l'étude.

Mon goût musical ayant pris, somme toute, une direction inquiétante, je mis fin à ce premier séjour instructif dans une grande ville d'art et j'entrepris en diligence un voyage bon marché, mais de longue durée, qui me conduisit en Bohême. Je devais aller voir, dans ses terres de Pravonin, à huit milles de Prague, la famille du comte Pachta, si agréablement mêlée à mes souvenirs de jeunesse. Accueilli de la façon la plus cordiale par le vieux seigneur et ses charmantes filles, je jouis là jusqu'à la fin de l'automne d'une hospitaüté féconde en inspirations de toute espèce. Des relations constantes et familières avec d'aussi belles et amicales jeunes personnes ne pouvaient manquer d’impressionner l’imagination d'un jouvenceau de dix-neuf ans, dont la barbe déjà fournie avait été signalée par ma sœur aux comtesses, dans sa lettre de recommandation. L'aînée, Jenny, était svelte, les cheveux noirs, les yeux bleu foncé et le visage aux lignes d'une grande noblesse; la cadette, Augusta, était un peu plus petite et potelée; elle avait

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