MA SŒUR ROSALIE
avais pas mis, presque avec intention, et aurait désiré y voir plus d'ornements, ainsi que des situations plus variées et moins lugubres. Ma décision fut prompte : je saisis tranquillement mon manuscrit et je le détruisis sans qu’il en restât la moindre trace. L’amour-propre blessé ne m’avait pas poussé à cette exécution. Je tenais réellement à prouver à ma sœur que je n’étais pas autrement enchanté de mon œuvre, et, par-dessus tout, je voulais lui montrer quel prix j’attachais à son jugement.
Rosalie jouissait auprès de sa mère et de ses frères et sœurs d’un amour que rehaussait une estime particulière. Et cela s’expliquait en grande partie par le fait que, depuis nombre d’années, c’était elle qui entretenait presque exclusivement notre famille. Les appointements assez élevés qu’elle touchait comme actrice subvenaient aux frais du ménage. Aussi avait-elle mainte prérogative dans la maison. La partie de 1 appartement qu’elle occupait était meublée avec un confort spécial et toujours entourée de la tranquillité necessaire a ses études \ les jours de marché, quand, nous autres, nous devions faire maigre chère, Rosalie recevait sa nourriture habituelle et soignée. Mais ce qui la distinguait surtout à son avantage, c’était son langage recherché et sa réserve délicate, qui la gardait presque toujours du ton bruyant de notre famille. Sans aucun doute, c’est moi qui ai occasionné le plus de soucis à cette sœur maternelle aussi bien qu’à notre mère. Durant la mauvaise période de mes études universitaires, j’avais souffert du froid qui s’était glissé dans nos relations fraternelles et j’avais été agréablement ému lorsqu elle s était remise a espérer en moi et à porter intérêt
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à ma vocation. Obtenir l'estime véritable de cette sœur qui m'avait cru perdu était donc devenu T aiguillon de mon ambition. J'éprouvais pour elle une affection tendre, presque exaltée, dont l’ardeur et la pureté n'étaient comparables qu'aux sentiments les plus nobles qui puissent exister entre homme et femme. La nature distinguée de Rosalie contribuait puissamment à élever le niveau de cette affection. Elle n'avait pas précisément de talent pour la scène; on trouvait généralement son jeu étudié et sans naturel. Mais la grâce de son extérieur, la noblesse et la dignité de son caractère lui attiraient l’estime chaleureuse de tous, et je n'ai point oublié les nombreux témoignages de respect qu'elle recevait. Cependant ces marques d'attention ne furent jamais telles que Rosalie eût pu en tirer l'espoir d'une union prochaine. Un destin qui, à l'heure actuelle, m'est encore incompréhensible, amena ma sœur à un âge où une femme contracte difficilement un mariage avantageux. Je croyais avoir perçu chez Rosalie les signes de la peine que lui causait son sort. Je n'oublierai jamais l'avoir entendue, un soir, dans sa chambre obscure, où elle pensait être seule, se répandre en soupirs et en lamentations désolées. J'éprouvai une telle émotion de cette douleur que, m'étant éloigné inaperçu, je me jurai de lui complaire en tout et de m'efforcer de lui donner la joie de mes succès. Mon beau-père Geyer l'avait surnommée, lorsqu'elle était encore fillette, « Geistchen », « petite âme », et elle méritait cette gracieuse épithète. Si elle n'avait pas un talent dramatique de premier ordre, elle n'en possédait que plus d'imagination et de sentiment artistique pour