‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 95 sur 285 · MON FRÈRE ALBERT · texte numérisé non relu

MON FRÈRE ALBERT

à Bamberg où je passai quelques jours dans la société d’un jeune homme nommé Schunke qui, après avoir été corniste, était devenu acteur. J’appris à Bamberg l’histoire de Gaspard Hauser qui m’intéressa fort ; elle y faisait encore sensation, et, si ma mémoire est bonne, on me montra même le personnage. Le costume original des femmes du marché m’amusa et l’endroit me plut spécialement parce que c’est là que sont éclos les Contes d’Hoffmann. Puis, grelottant de froid, je continuai mon voyage jusqu’à Wurtzbourg en compagnie d un certain Hauderer. Mon frère Albert, qui entre en ce moment comme personnage presque nouveau dans mon existence, s’efforça de me faire une place supportable dans son intérieur plutôt modeste, et se réjouit de ne pas me trouver aussi excentrique que ma fameuse lettre le lui avait fait craindre. Il me procura un poste d exception comme directeur des chœurs du théâtre, ce qui me valait dix florins par mois. Je consacrai ainsi le reste de l'hiver à m’exercer dans l’art de diriger la musique. Il s agissait d'étudier en peu de temps deux grands opéras dans lesquels les chœurs jouent un rôle important : le Vampire, de Marschner, et Robert le Diable , de Meyerbeer.

Je me sentis d’abord absolument neuf dans mon emploi de directeur de chœurs. Et, de plus, il me fallait débuter par une partition qui m était totalement inconnue : Camille, de Paër. Aussi ai-je conservé le souvenir d’avoir occupé en véritable dilettante des fonctions qui ne me convenaient nullement. Cependant 1 œuvre de Marschner finit par m’intéresser assez pour que je trouvasse dans son étude la récompense de mon travail

124 directeur de chœur a wurtzbourg

ardu ; mais celle de Robert le Diable fut un désappointement. Les comptes rendus des journaux m'en avaient fait attendre des merveilles pleines d'originalité et de nouveautés excentriques. Je n'en trouvai pas trace dans cette œuvre transparente. Il me fut donc impossible de placer à côté de mes modèles favoris un opéra contenant un finale comme celui du second acte. Seule, l'idée de la trompette à clefs souterraine, au dernier acte, pour représenter la voix sépulcrale de la mère, me fit quelque impression.

Chose étrange, je finis pourtant par subir l’influence démoralisatrice de cette œuvre plate, sans force, et particulièrement déplaisante à un musicien allemand. L'intéiêt que j étais forcé de vouer à la réussite de la représentation absorba, pour ainsi dire, mon antipathie et je n entendis plus dans ces mélodies vides, affectées, plagiat de tous les genres modernes, que ce qui pouvait nous valoir des applaudissements. Comme il s'agissait, en somme, de ma future carrière de chef d’orchestre, mon fi ère, inquiet de mon avenir, nota d'un bon point la facilite avec laquelle j'abandonnais mes classiques. C'est ainsi que se prépara une décadence progressive de mon goût qui devait durer quelque temps. Mais elle ne s'accomplit point cependant que je n'eusse donné encore une preuve de mon incapacité à comprendre le style frivole.

Mon frère désirait intercaler dans la Straniera de Bellini une cavatine tirée des Pirates du même auteur ; ne pouvant se procurer la partition, il me chargea d'instrumenter cet air. Je n'en possédais que l'arrangement pour

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