‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 97 sur 285 · ON MALTRAITE ANDRÉ · texte numérisé non relu

ON MALTRAITE ANDRÉ

Un certain Valentin Hamm m'amusait aussi par son extérieur grotesque, son habileté à jouer du violon et spécialement par son énorme empan qui lui permettait de prendre sur le piano une duodécime , c'est-à-dire un intervalle de douze touches blanches.

Avec eux et d'autres camarades, je faisais souvent des excursions aux environs de la ville et nous les arrosions gaiement de bière bavaroise et de vin de Franconie.

Nous nous donnions presque tous les soirs rendezvous au « Letzte Hieb », brasserie située dans un jardin sur une riante colline. Je m'y livrais à une turbulence souvent effrénée, mais aussi à des transports d’exaltation. Jamais, dans ces chaudes nuits d'été, je ne rentrai auprès de mes trois pupilles avant de m'être plongé dans de singulières extases sur l'art et sur le monde.

Je me souviens aussi d'y avoir joué un mauvais tour qui est resté comme un point noir dans mon existence. Parmi mes camarades se trouvait un Souabe blond, très enthousiaste, du nom de Frœhlich. Nous avions échangé les partitions de la symphonie en ut mineur que chacun avait copiée de sa propre main. Ce jeune homme, extraordinairement sensible et doux, était très irritable. Il avait pris en aversion un certain André, dont la physionomie rusée ne me plaisait guère non plus. Il prétendait que la présence de cet individu suffisait à lui gâter sa soirée. Et ce malheureux détesté n'en venait pas moins nous narguer constamment en se fourrant dans notre voisinage. Des froissements en résultèrent. Un soir, Frœhlich perdit patience. André lui ayant dit une inso-

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lence, il essaya de le chasser à coups de canne de notre table. Une rixe s'ensuivit, à laquelle crurent devoir se mêler les amis de Frœhlich, poussés par leur antipathie personnelle. Moi aussi, je fus pris de la rage de frapper, et, avec les autres, je tombai sur l'objet de notre haine. Tout à coup, j'entendis un coup retentir sur le crâne d'André. C'était moi qui l'avais donné, et, en même temps, je rencontrai le regard plein de reproches de ses yeux étonnés. Je raconte ce fait pour expier une faute qui a toujours pesé honteusement sur ma conscience. Le souvenir qui m'en est resté ne peut se comparer qu’à l'impression horrible que m'a laissée, quand j'étais petit, la pénible noyade de jeunes chiens dans une mare peu profonde, près de la maison de mon oncle, à Eisleben. Ces souvenirs d'actions absurdes ou étourdies sont restés d'autant plus vivaces en moi que la compassion attendrie que j'ai toujours eue pour les douleurs d'autrui, et particulièrement pour celles des animaux, m'a souvent jeté dans une grande perplexité et m’a causé dans mon enfance d'étranges accès de dégoût de la vie.

Le souvenir de ma première amourette n'en est que plus innocent. Il était tout naturel qu'une des jeunes choristes auxquelles je donnais journellement des leçons finît par attirer mes regards. Thérèse Ringelmann, fille d’un fossoyeur, avait une belle voix de soprano. Je me figurai que je devais faire d'elle une grande cantatrice. Or, depuis que je lui avais exprimé mes intentions à cet égard, elle s'habillait avec une recherche toute particulière pour les répétitions. Elle excitait surtout agréablement(mon imagination par une chaîne de perles

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