‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 103 sur 276 · EFFET DRAMATIQUE DU DISCOURS · texte numérisé non relu

EFFET DRAMATIQUE DU DISCOURS

là debout et que j’avais à parler. Je n’étais cependant en aucune façon intimidé ou distrait ; mais, après ma première phrase, il s’écoula une pause si extraordinairement longue que ceux qui me voyaient ainsi, le regard perdu et transporté, ne savaient ce qu’ils devaient penser de moi. Enfin, mon mutisme prolongé et le silence absolu qui m’entourait, me rappelèrent que je n’étais pas là pour écouter, mais pour parler. Je repris immédiatement le fil de mon discours et le prononçai jusqu’à la fin avec tant d'expression que le fameux acteur Émile Devrient m'affirma avoir été impressionné par le côté dramatique de l’incident autant que par la cérémonie funèbre ellemême. La solennité se termina par un chœur d'hommes dont j’avais composé le texte et la musique et qui, à cause de sa difficulté, dut être exécuté par les meilleurs chanteurs de l’opéra. M. de Lüttichau avait assisté à la manifestation ; il m’assura se trouver maintenant convaincu de la raison d'être de l’entreprise. \

Je pouvais donc me réjouir de ce succès : il me remplit d'une satisfaction intime et s’il y avait eu le moindre nuage à mon contentement, il eût été dissipé par les effusions de reconnaissance dont me combla la veuve de Weber, lorsque j’allai lui faire ma visite en revenant du cimetière. Moi, je voyais une signification profonde dans le fait d’avoir pu, par ces secondes et dernières funérailles, me rapprocher, à l’âge d’homme, du maître dont la connaissance m’avait entraîné avec tant d'enthousiasme vers la musique et dont la mort m'avait si douloureusement affecté dans mon enfance. On comprend le désir ardent que j’avais à me rapprocher des anciens et véritables

PARTITION DE « TANNHÀUSER »>

maîtres de la musique après ce que je viens de raconter de mes expériences avec les maîtres vivant de mon temps. De la tombe de Weber, il n'était point consolant de passer en revue ses successeurs, mais je ne devais me rendre vraiment compte que plus tard de la désolation de cette revue.

Je vécus rhiver de 1844 à 1845 tiraillé entre des distractions qui m'attiraient au dehors et des événements qui influençaient mon être intime. Grâce à un zèle extrême et à l'emploi des heures les plus matinales, malgré l'hiver, j'achevai en avril la partition de mon Tannhàuser, dont la composition avait été terminée avant le nouvel an. L'écriture de l'instrumentation avait été rendue très difficile par le fait que je la traçai d'emblée et avec tout le soin nécessaire, sur un papier préparé spécialement pour l'autographie. Je faisais hthographier sur-le-champ chaque page et tirer à cent exemplaires, espérant que toute cette besogne serait utile à la propagation de mon œuvre. Mais, que cet espoir se réalisât ou non, je m'étais ainsi appauvri de cinq cents thalers. Il sera encore question dans ma biographie du sort de ce travail qui me coûta tant de temps et d'argent. Bref, je saluai le mois de mai muni des cent exemplaires propres et bien pliés de mon nouvel opéra, le premier que j'eusse créé depuis le Fliegender Hollaender, Hiller, auquel j'en montrai quelques parties, m'assma aimablement en avoir reçu une impression tout à fait favorable.

En préparant ainsi une prompte popularisation au Tannhàuser, j'étais poussé par le besoin d'un succès que ma position gênée rendait de plus en plus désirable.

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