DISCOURS MORTUAIRE
la remettre à plus tard. La pauvre veuve voyait, dans cette nouvelle et cruelle épreuve, im jugement du ciel punissant comme un péché de vanité son ardent désir de voir la translation des cendres de celui qui était mort depuis si longtemps. Le public, dans sa simplicité, s’étant fait à ce sujet des idées analogues, je crus de mon devoir de mettre notre action dans sa vraie lumière et j’y réussis si parfaitement, que, de tous côtés, on m’assura ne pouvoir rien ajouter à ma justification.
Pour la première fois de ma vie, j’avais à parler officiellement en public et je fis à cette occasion une expérience singulière sur moi-même. J’ai toujours, dès lors, improvisé mes discours ; mais cette fois, afin de lui conserver la concision nécessaire, je l’avais préparé et appris par cœur. J’étais si sûr de mon sujet et de la forme que je lui avais donnée, que, ne doutant pas de ma mémoire, je n’avais pris aucune précaution pour me faire aider en cas de besoin. Pendant la cérémonie, je jetai ainsi mon frère Albert dans une grande anxiété : il se trouvait tout près de moi et il m’avoua que, malgré son émotion, il m’avait maudit de ne lui avoir pas remis le manuscrit pour me souffler.
Voici ce qui était arrivé. Après avoir commencé mon discours d’une voix distincte et sonore, je fus si profondément ému par le ton et l’accent de ma propre voix que, de la même façon que je m’entendais parler, il me sembla me voir moi-mème en face de la foule attentive et oppressée. J’eus le sentiment d’être double et me laissai ravir par l’intérêt du phénomène, attendant fiévreusement quelle en serait la suite, sans plus me rendre compte que j’étais