SA JALOUSIE ENVERS SES RIVALES
pour qu elle retrouvât tout à fait la puissance créatrice de sa meilleure époque. J^eus Toccasion d'en voir les plus belles preuves.
L actrice ne me causa de véritable déception que lorsque je constatai le changement que l’influence débilitante du théâtre avait apporté à son caractère, sans doute élevé et noble à l’origine. Ces mêmes lèvres qui exprimaient les purs élans tragiques des grands dramaturges, je dus les entendre parler l’ordinaire langage de la plupart des héroïnes de la scène. Elle ne pouvait supporter que ses rivales gagnassent la faveur du pubhc par le seul don naturel d’une belle voix ou d’un physique avantageux ; non seulement elle n’arrivait pas à trouver la résignation digne d une grande artiste, mais, avec les années, son irritation devint de plus en plus pénible. Je m’en rendis compte sans avoir précisément à en souffrir. Elle me causa plutôt des difficultés parce que, somme toute, elle ne comprenait pas aisément la musique : chez elle,
1 appropriation d’un nouveau rôle ne s’acquérait qu’au prix d’heures pénibles pour le compositeur chargé de le lui faire étudier. La lenteur avec laquelle elle apprenait amenait des déceptions, et ce fut précisément ce qui arriva à l’occasion de son rôle d’Adriano dans Rienzi, J’en eus de gros ennuis.
Si j’avais à user de grands ménagements envers cette nature difiicile à traiter, mais supérieure, cela marcha tout seul avec Tichatschek si remarquablement doué, mais dont le caractère très superficiel et naïf était d’un enfant. Extraordinairement bon musicien, il n’apprenait jamais ses rôles; à livre ouvert, il chantait les
JOSEPH TICHATSCHEK
passages les plus difficiles auxquels les autres artistes n'arrivaient que par l’étude. Lorsqu’il avait suivi assez de répétitions pour que sa partie se trouvât gravée dans sa mémoire, c’était assez ; le reste, c’est-à-dire la manière dont il répondrait aux exigences de l’art du chant et de la déclamation dramatique, devait venir de soi-même. Il s’appropriait ainsi pour toujours les fautes de copie du texte et continuait de prononcer le mot faux avec autant d’énergie que le mot juste. Inutile de lui faire des observations ou de lui donner des conseils ; il prétendait avec ime aimable conviction que « cela irait bien ». Et, en effet, je renonçai bientôt à mettre l’intelligence du chanteur à contribution pour lui faire comprendre l’esprit de mon héros. Mais je fus récompensé de mon abnégation par l’enthousiasme avec lequel il s’adonna à son rôle avantageux et par l’effet entraînant de sa voix merveilleuse.
En dehors de ces deux interprètes des personnages principaux, je n’avais à ma disposition que des talents assez médiocres. Mais la bonne volonté était générale et afin d’amener le maître de chapelle Reissiger luimême à de fréquentes répétitions au piano, j'eus l’idée d’un ingénieux stratagème. Il s’était plaint à moi de la difficulté qu’il avait à se procurer de bons livrets d’opéra et il trouvait fort pratique de ma part que j’eusse pris l’habitude d’écrire les miens personnellement. Lui, avait négligé d’acquérir cette habileté dans sa jeunesse; malheureusement, car rien d’autre ne lui manquait pour devenir un compositeur dramatique à succès; certainement je devais avouer, moi aussi, qu’il possédait beau-