‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 22 sur 276 · RIENZI *> JOUÉ EN DEUX SOIRÉES · texte numérisé non relu

RIENZI *> JOUÉ EN DEUX SOIRÉES

racher à mes singulières inquiétudes. Les autres vinrent à leur tour. Fischer rayonnait et se moqua de moi ; tous ne me parlèrent que de l’enthousiasme de la ville entière , je reçus de l’intendant une lettre de remerciement pour mon œuvre superbe. Il ne me restait donc plus qu à serrer Tichatschek et Fischer dans mes bras, et à rentrer prévenir Minna et Clara de ce qu’il en était.

Après quelques jours de repos pour les acteurs, la deuxième’représentation eut lieu, le 26 octobre, avec 1 un ou l’autre raccourcissement qu’à grand’peine j’avais fait accepter à Tichatschek. Je li’entendis pas de plainte particulière sur la longueur, considérable encore, de la représentation, et je finis par être de l’avis de mon ténor qui prétendait que, si lui y tenait jusqu’au bout, le public pouvait bien faire de même. Je laissai donc aller les choses ainsi pendant six représentations et toutes eurent le plus grand succès.

Mon opéra avait aussi excité l’intérêt des vieilles princesses de la cour royale ; malheureusement, sa longueur rendait fatigante pour elles une œuvre dont elles ne voulaient rien perdre cependant. M. de Lüttichau se décida alors à me proposer de faire jouer Rienzi entièrement, mais en le partageant sur deux soirées. Je fus d’accord, et après une relâche de quelques semaines, on annonça la Grandeur de Rienzi^ pour le premier soir, avec les deux premiers actes, et, pour le second soir, la Chute de Rienzi avec les trois autres. Cette seconde partie était précédée d’une ouverture que j’avais composée expressément. Ce fut tout à fait du goût des hauts personnages, surtout des deux dames les plus âgées de la famille

MAN IFESTATIONS D’ENVIE

royale, les princesses Amélie et Augusta. Il n’en fut pas de même du public ; il fit le calcul qu’ainsi il lui fallait payer double entrée et traita ce nouvel arrangement d exploitation. Le mécontentement qui en résulta faillit nuire sérieusement à Rienzi, et après trois représentations de ce genre, le directeur se vit obligé de redonner l’opéra dans sa première unité, ce que je facilitai volontiers par de nouvelles coupures.

A partir de ce jour, mon opéra fit sans cesse saUe comble et je me convainquis pleinement de la persistance de son succès en constatant l’envie que j’excitais de divers côtés.

Dès le lendemain de la première, j’avais fait sous ce rapport une expérience assez pénible avec le poète Jules Mosen. A mon arrivée à Dresde, j’avais été le voir, et comme j’estimais réeUement son talent, je me liai bientôt avec lui. Cette liaison me procura bien des moments agréables et instructifs. Il m’offrit un volume de ses drames qui, en général, m’intéressèrent beaucoup. Parmi ses œuvres se trouvait aussi une tragédie sur Cola Rienzi et il me parut que le sujet y était traité d’une façon nouvelle et émouvante. En présence de cet ouvrage, je le priai de ne pas s’inquiéter de mon libretto, car il né pouvait être mis en parallèle avec son drame. Il ne lui fallut pas grand effort pour acquiescer à ma prière. Mais, peu de temps avant la représentation de mon Rienzi, il fit jouer à Dresde une de ses pièces les moins heureuses, Bernard de Weimar. II n’en récolta guère de satisfaction : l’action était sans mouvement et tendait vers la harangue politique; elle subit donc le sort qui attend de sem-

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J. MOSEN

blables erreurs. Mosen assista avec quelque chagrin aux préparatifs de mon Rienzi et il m'avoua l'amertume qu’il éprouvait à ne plus pouvoir faire représenter à Dresde le drame qu'il avait écrit sous le même nom, et cela à cause de sa tendance politique trop prononcée, qui se remarque plus dans une comédie que dans un opéra où l'on ne prend jamais bien garde aux paroles. Je lui avais bénévolement donné raison sur le dédain qu’il professait pour le genre de l'opéra ; aussi, le lendemain de ma première, le rencontrant chez ma sœur Louise, fus-je d'autant plus surpris de le voir se livrer à une explosion de colère et m'accabler de son mépris moqueur à propos de l'heureux résultat de mon œuvre. Ses épanchements francs et venimeux concordaient cependant avec un sentiment bizarre que je portais en moi, c'est-à-dire avec la conviction intime de la véritable nullité du genre d'opéra où j'avais pourtant si bien réussi avec Rienzi, de sorte que je ne trouvai rien de sérieux à réphquer aux apostrophes de Mosen. Je les subis avec une confusion secrète.

Ce que j'aurais pu dire pour ma défense n'était pas encore mûr en moi-même et ne reposait sur rien d'assez probant pour qu'il m'eût été possible d'exprimer ce qui me poussait à cette conviction. Au reste, je ne ressentis d'abord que de la commisération pour le malheureux poète et me sentis d'autant plus porté à la lui témoigner que, par son accès de jalousie, il m'avait procuré la satisfaction de constater qu’il reconnaissait un succès auquel je ne croyais pas encore moi-même.

Ce fut aussi à l’occasion de la première de mon Rienzi

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