JE ME RETIRE DE LA SOCIÉTÉ DE MUSIQUE
sous le titre le Style. Je le vis maintes fois penché sur les dessins destinés à illustrer son texte et qu'il exécutait lui-même soigneusement sur pierre. Il aimait tant ce travail qu’il prétendait ne plus se soucier de grosses constructions ; comme artiste, le plus petit détail l’intéressait davantage.
Fidèle à ma déclaration de l’hiver précédent, je m’étais retiré complètement de la Société de musique. Je ne devais effectivement plus jamais diriger de concert public à Zurich. Ces messieurs ne crurent pas d’abord que ma résolution fût sérieuse : il me fallut donc être catégorique. Je profitai de l’occasion pour leur reprocher leur mollesse et leur indifférence à créer l’orchestre convenable dont je leur avais soumis le plan. Pour s’excuser, ils me dirent que, quoique les amis de la musique fussent assez riches à Zurich, chacun hésitait à souscrire le premier une certaine somme parce qu’il attirerait ainsi l’attention de ses concitoyens sur l’état de sa fortune. Mon vieil ami, M. Ott-Imhof, me déclara qu’il donnerait volontiers chaque année dix mille francs pour une telle entreprise, mais qu’alors on s’étonnerait de la façon dont M. Ott-Imhof vilipendait son argent. Cela ferait si désagréablement sensation qu’il risquerait d’être mis sous tutelle. Je songeai alors à l’exclamation de Goethe au début de ses premières « Lettres de Suisse » ! A partir de ce moment, je cessai de participer au progrès de la musique à Zurich.
A la maison, du moins, nous en faisions de temps en temps. L’arrangement pour piano de YOr du Rhin par Klindworth ainsi que celui de plusieurs actes de la Wal-
Mmc H E I M . — AUDITIONS INTIMES
kyrie étaient en ma possession, soigneusement copiés. Baumgartner dut essayer de jouer l’arrangement de Klindworth, extrêmement difficile. Plus tard, le musicien Théodore Kirchner, qui habitait Winterthour et venait souvent à Zurich, fit preuve d’une remarquable dextérité dans l’exécution de quelques-uns de ces morceaux. La femme du chef de musique Heim, ménage avec lequel nous avions des relations fort amicales, tenait lès rôles féminins et m’aidait parfois à rendre quelques scènes chantées. Mme Heim possédait une voix vraiment fort belle et d’un timbre très sympathique ; à mes grands concerts de 1853, elle avait été l’unique soliste. Malheureusement elle n’était pas du tout musicienne ; elle me donna bien du mal par son manque de mesure et sa difficulté à attraper la note juste. Par l’une ou l’autre bonne exécution, nous arrivâmes pourtant à offrir à nos amis un avant-goût de ma musique des Niebclungen.
Mais en cela aussi, je dus me modérer : le moindre échauffement provoquait chez moi une rechute d’érésipèle. Un soir que nous étions réunis en petit comité chez Cari Ritter, j’eus l’idée de lire à haute voix le Pot d!Or d'Hoffmann et, pendant ce temps, je ne m’aperçus pas que la chambre se refroidissait insensiblement. Ma lecture n'était pas achevée que mes auditeurs s’épouvantaient de mon nez horriblement enflé et rougi. Avec peine, je me traînai chez moi pour soigner ce mal qui m’attaquait sans cesse avec une violence inouïe. Durant ces heures de souffrance, mon esprit s’occupait à composer le poème de Tristan. Mais dès que ma santé me le permettait, je me jetais avec un pénible acharnement sur la