LE VENDREDI SAINT ET « TRISTAN » AVRIL
conciliante missive de Mme Julie Ritter, qui effaçait notre mésentente à propos de son fils. Puis ce fut le beau temps printanier. Le Vendredi Saint, je me réveillai par un brillant soleil qui se montrait pour la première fois depuis que nous habitions cette maison ; notre jardinet verdissait, les oiseaux chantaient ; enfin, je pouvais m'asseoir sur notre balcon et jouir du calme tant désiré. Pénétré de joie, je me souvins tout à coup que c'était Vendredi Saint et me rappelai qu'une fois déjà j'avais été frappé d'un avertissement solennel semblable dans le Parcifai de Wolfram. Depuis mon séjour à Marienbad, où j’avais conçu les Maîtres chanteurs et Lohengrin, je ne m'étais plus occupé de ce poème, mais aujourd'hui l’idéalisme de son sujet me dominait. Partant de l’idée du Vendredi Saint, je construisis rapidement tout un drame en trois actes et l'esquissai sur-le-champ en quelques traits.
Au milieu de l’arrangement de ma maison, qui n'était toujours pas terminé et auquel je m'adonnais avec ardeur, je me sentis poussé à reprendre Siegfried et j'en commençai le deuxième acte. Indécis sur le nom à donner à mon nouvel asile et l'introduction de cet acte me réussissant fort bien, il me vint à l'esprit de choisir quelque chose en rapport avec mon travail et j'éclatai de rire en me disant que Repos de Faf?ier serait un nom fort approprié. Mais cela n'allait vraiment pas et mon chalet s'appela tout simplement 1' « Asile » ; je le désignai ainsi dans la date que je mis à ma page de musique composée.
Mais mon espoir d’obtenir l'aide du grand-duc de Weimar ayant été déçu, j'étais d'une mauvaise humeur
LE CONSUL FERREIRO
permanente. Je sentais sur moi un fardeau dont je ne savais comment me débarrasser. A la même époque, je reçus l’épître surprenante d'un individu nommé Ferreiro, qui se prétendait consul du Brésil à Leipzig. Ce correspondant m'annonçait que l'empereur du Brésil éprouvait une grande sympathie pour ma musique, et comme j'exprimais quelques doutes dans ma réponse, il m'expliqua fort gracieusement que son souverain aimait l'allemand et désirait beaucoup recevoir ma visite à Rio de Janeiro où je dirigerais moi-même mes opéras. Seulement, on n’y chantait qu'en italien : il faudrait donc d'abord faire traduire les textes, mais c'était chose facile et même avantageuse pour mes poèmes. Ce qu’il y a de curieux, c'est que cette proposition m'agréa étonnamment ; il me semblait que je réussirais sans peine à composer un poème passionné qui ferait très bien en italien et je pensais avec plus d'amour que jamais à Tristan et Iseult. Pour commencer et pour mettre à l'épreuve la généreuse sympathie de l'empereur du Brésil, j'expédiai à M. Ferreiro les trois arrangements pour piano, richement reliés, de mes trois opéras les plus anciens et j’attendis longtemps la lettre agréable m'annonçant la réception brillante qu'on leur avait faite à Rio de Janeiro. Mais je n'ai plus jamais entendu parler ni de ma musique, ni de l'empereur du Brésil, ni de son consul Ferreiro.
Semper aussi eut des complications architecturales avec ce pays des tropiques. La construction d’un nouvel opéra ayant été mise au concours à Rio, mon ami essaya sa chance, et dessina de magnifiques plans qui nous intéressèrent beaucoup. Le docteur Wille spécialement, trou-