COMPOSITION DE TRISTAN
n abandonnais point par dégoût mon premier labeur, je m imposai la tâche d'achever encore le deuxième acte de Siegfried que je venais d'entreprendre. Je le fis avec beaucoup d entrain, tout en laissant Tristan prendre une forme de plus en plus nette dans mon esprit.
Mais d autres motifs encore me poussaient vers la composition de Tristan et me faisaient paraître cette entreprise aussi utile qu'attrayante. Ces motifs triomphèrent définitivement lors de la visite d'Édouard Devrient qui vint me voir pour trois jours au commencement de juillet. Il me parla du bon accueil que la grandeduchesse de Bade avait fait à mon envoi et il me parut même que Devrient avait été chargé de s'entendre avec moi pour un arrangement quelconque. Je lui dis alors que je pensais interrompre mon travail des Niebelungen pour me consacrer à une ceuvre qui, par son envergure et sa facilité de représentation, me remettrait en relations avec nos théâtres tels qu'ils étaient.
Je serais injuste envers moi-même, si je laissais entendre que ce motif intéressé m'a seul décidé alors à m'occuper de Tristan. Pourtant, je dois avouer que depuis les temps ou j avais aborde la composition de mes grands opéras, un changement marqué s'était accompli dans ma disposition d esprit. Alors, je venais justement d'achever mes ouvrages de critique dans lesquels j'essayais d'expliquer la décadence de notre art et spécialement de notre art théâtral en la rapportant à l'état général de la civilisation. A cette époque-là, il m'eût été impossible de travailler à un opéra composé d'emblée en vue de sa représentation sur un de nos théâtres. Ainsi que je l'ai