‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 129 sur 376 · POURQUOI JE COMPOSE « TRISTAN · texte numérisé non relu

POURQUOI JE COMPOSE « TRISTAN

expliqué, j’avais dû renoncer totalement à un but pareil pour trouver le courage de reprendre mon œuvre artistique. Aujourd’hui encore, j’avais la ferme conviction que mes Niebelungen ne pourraient être données que dans les conditions spéciales que j’ai décrites plus tard dans la préface à la publication du poème.

Cependant le succès populaire de mes premiers opéras avait agi assez fortement sur mon humeur pour que je pusse envisager sérieusement la possibilité de faire représenter mes Niebelungen, maintenant que ma grande œuvre était plus qu’à moitié terminée. Jusque-là, j avais nourri au fond de mon cœur 1 espoir que Liszt réussirait auprès du grand-duc de Weimar. Mais les dernières expériences que j’avais faites m’avaient démontré 1 inutilité de mon attente. En revanche, les circonstances m’avaient convaincu qu’une œuvre du genre de Lohengnn ou de Tannhâuser serait bien accueillie partout. Toute la composition de Tristan prouve clairement aussi combien peu j’ai songé, en l’écrivant, aux conditions de nos théâtres d’opéra. Toutefois ayant toujours à lutter contre les soucis matériels, je me figurais qu en interrompant les Niebelungen pour me mettre à cette nouvelle œuvre, j’agissais en homme devenu raisonnable et pratique.

Devrient vit d’un bon œil mon projet spéculatif; il me demanda à quel théâtre je songeais pour la première de ce nouvel opéra, à quoi je répondis qu’il ne pouvait être question que d’une scène où il me serait possible de participer en personne à la représentation. Ou bien ce serait au Brésil, ou bien, puisque le territoire de la Confédération allemande m’était interdit, dans une ville

i68 HOSPITALITÉ OFFERTE A DEVRIENT

rapprochée de la frontière et qui offrirait quelques ressources artistiques. J’avais Strasbourg en vue. Mais Devrient m en dissuada pour une foule de bonnes raisons. A son avis, une représentation à Carlsruhe serait plus aisée à organiser et aurait plus de chances de succès. Je lui fis seulement observer qu’il me serait impossible d aller y surveiller l’étude de ma pièce, mais il prétendit qu étant donné 1 intérêt énergique et sérieux que me témoignait le grand-duc, je pouvais avoir bon espoir sur ce point. Cette perspective me fut très agréable, d’autant plus que Devrient me parla encore des talents exceptionnels du jeune ténor Schnorr qui, paraît-il, s’était pris d’enthousiasme pour mes opéras. Tout à fait bien disposé, je fis donc de mon mieux pour offrir à Devrient une agréable hospitalité. Un matin, je lui jouai et chantai l’Or du Rhin en entier ; il le goûta énormément. Demi-sérieux, demi-plaisant, je lui dis qu’en créant le rôle de Mime, j’avais songé à lui, car si cela ne durait pas trop longtemps, il le représenterait un jour. De son côté, Devrient dut s exécuter aussi et nous faire une lecture. J’avais invité mes amis avec Semper et Herwegh à l’écouter. Il nous lut les scènes d’Antoine dans le Jules César de Shakespeare et cela de façon si parfaite que Herwegh, d’abord méfiant et moqueur, reconnut de son plein gré le succès de l’artiste exercé.

De 1’ « Asile » même, Devrient écrivit une lettre au grand-duc de Bade, lui rapportant ce que je faisais et ce qu’il en était de mes affaires. Peu de temps après son départ, je reçus de la propre main du grand-duc une missive fort aimable : il me remerciait tout d’abord du

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