‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 145 sur 376 · JALOUSIE DE MINNA (AVRIL · texte numérisé non relu

JALOUSIE DE MINNA (AVRIL

était notée au crayon. Je le lui adressai donc avec un billet dans lequel, sérieusement et tranquillement, je lui taisais part de Tétât d'esprit qui me dominait alors. Or, depuis un certain temps, ma femme se montrait soupçonneuse à l'égard de notre voisine ; elle se plaignait aigrement de ne pas etre traitée par Mme Wesendonck avec les attentions dues à la femme d’un homme qu'on aimait tant recevoir chez soi. D’une manière générale, elle estimait que dans nos relations les visites de notre voisine étaient plus pour moi que pour elle. Cependant Minna n'avait pas encore montré directement de jalousie.

Or, ce matin-là, se promenant au jardin, elle aperçut le domestique qui portait mon envoi : elle l'arrêta, lui prit la lettre et l'ouvrit. Incapable de comprendre la disposition d’esprit que révélaient ces lignes, elle s'attacha à leur sens littéral et habituel et se crut en droit de venir dans ma chambre me faire les reproches les plus singuliers sur l’affreuse découverte qu’elle se figurait avoir faite. Elle m’a avoué plus tard que rien ne l’avait autant indignée que le grand calme et l’apparente indifférence avec lesquels je la reçus. En vérité, je ne lui répondis pas un mot, je changeai à peine de position et la laissai tout simplement ressortir de la chambre. Mais, à part moi, je pensai que c'était bien là la forme insupportable que prendrait désormais le lien conjugal si péniblement renoué il y a huit ans et qui entraverait toujours mon existence. J'intimai a Minna 1 ordre de se tenir tranquille et d'éviter toute maladresse vis-à-vis de nos voisins, soit dans ses jugements, soit dans sa façon d'agir. Puis, je m'efforçai de lui faire saisir l'importance

MINNA A BRESTENBERG

qu'avait pour nous cet incident, si futile en soi. Elle parut vraiment comprendre et me promit d’être réservée et de ne plus donner suite à sa stupide jalousie. Malheureusement la pauvre femme souffrait d’idées noires et d'une agitation douloureuse provoquées par sa maladie cardiaque. Elle crut soulager son cœur par le seul moyen qui lui parut efficace : dans une intention qu’elle croyait bonne, elle rendit notre voisine attentive aux suites que pourrait avoir une intimité imprudente avec moi.

Rentrant d’une promenade, je rencontrai M. et Mme Wesendonck sur le point de sortir en voiture. Je remarquai qu’elle était très troublée, tandis que lui, souriait d’un air de singulière satisfaction. Je devinai ce qui s’était passé, car ma femme aussi était extraordinairement contente. Elle me tendit la main en toute honnêteté et m’annonça qu’elle me rendait son affection. Lui ayant demandé si par hasard elle avait manqué à sa promesse, elle me répondit que, femme avisée, elle avait effectivement dû remettre les choses en ordre. Je lui laissai entendre alors que les conséquences de son parjure seraient sans doute très fâcheuses pour elle : tout d’abord, il me parut indispensable qu’elle partît dans les prochains jours pour Brestenberg sur le lac de Hallwyl, ainsi que cela avait du reste été convenu entre nous. On nous avait recommandé cette station balnéaire pour la santé de Minna : le médecin de l’endroit faisait faire des cures excellentes aux malades qui souffraient du cœur. Minna se soumit et, évitant d’apprendre ce que pensaient de l’incident les habitants de la maison voisine, je conduisis ma femme et son perroquet dans ces bains situés à

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INTERVENTION DE Mm* WILLE

quelques heures de Zurich, et assez bien installés. Lorsque je quittai Minna, elle sentit à mon adieu que la situation était aussi triste que sérieuse. Je ne sus guère la consoler qu’en lui promettant de chercher à atténuer les malheureuses suites que son manque de parole risquait d’introduire dans notre vie à deux.

A mon retour, je devais apprendre les détails de la conduite de Minna envers notre voisine. Se trompant grossièrement sur la nature de mes relations tout amicales avec cette jeune femme, qui ne songeait vraiment qu’à veiller à mon repos et à mon bien-être, Minna était allée jusqu’à la menacer de faire des révélations à son mari. Mme Wesendonck, se sentant innocente, avait été blessée au point de ne plus savoir que penser de moi : elle ne pouvait comprendre que j’eusse pu laisser ma femme dans sa funeste erreur. Par l’intervention réfléchie de notre amie commune, Mme Wille, je fus enfin innocenté de toute participation à la conduite de Minna ; mais d’un autre côté, on me représenta qu’il serait impossible à l'offensée de remettre jamais les pieds chez nous ou de continuer à fréquenter Minna. On ne parut pas comprendre que dans ces conditions, ma seule réponse était de quitter 1’ « Asile » et même Zurich. J’espérais pourtant moi-même qu’avec le temps les choses s’arrangeraient encore, puisque mon intimité avec mes amis n’était que troublée et non détruite. Mais pour cela, il fallait à ma femme une amélioration de santé qui lui permît de reconnaîte les folies qu’elle avait commises et de reprendre aussi les relations avec nos voisins. Plusieurs semaines s’écoulèrent là-dessus, et les Wesendonck s’en allèrent

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