LE GRAND-DUC DE WEIMAR A LUCERNE
singulièrement choisi, comme s’il eût cherché à me donner bonne opinion de sa culture intellectuelle. Je fus frappé de ce qu’il ne se laissât aucunement troubler dans sa dignité par les réflexions assez lourdes de M. de Beaulieu qui, de sa voix sèche, se mêla à la conversation. Le grand-duc m’ayant demandé avec les expressions les plus recherchées ce que sincèrement je pensais des compositions de Liszt, je fus fort étonné de ne constater aucune contrariété chez lui quand le chambellan profita de cette occasion pour exprimer son opinion personnelle sur l’estimable ami du prince. Au dire de M. de Beaulieu, les compositions de Liszt n’étaient que le fait d’une marotte du grand virtuose. J’entrevis ainsi la bizarrerie des relations qui existaient entre le grandduc et son chambellan et il me fallut faire un effort pour conserver mon sérieux.
Le lendemain, nouvelle visite au grand-duc. Cette fois, le chancelier n’y était pas ; la chaleur des sentiments que le prince exprima sur Liszt y gagna. Dans le tête-à-tête, il m’avoua qu’il ne savait trop apprécier les conseils et la stimulante compagnie de son ami. En ce moment, j’eus la surprise de voir entrer la grande-duchesse. Je lui fus présenté ; elle s’inclina avec bonté et l’impeccable correction de son mouvement est demeurée gravée dans ma mémoire. Ces hauts personnages considérèrent sûrement cette rencontre avec moi comme un agréable incident de voyage. Dès lors, je n’ai plus entendu parler d’eux (1) et plus tard, étant allé voir Liszt immédiatement avant son départ de
(1) Ceci a été dicté en 1869.