‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 160 sur 376 · MES RELATIONS AVEC LE PRINCE DOLGOROUKOW · texte numérisé non relu

MES RELATIONS AVEC LE PRINCE DOLGOROUKOW

J'étais absolument résolu d'éviter toute société, mais en ce qui le concernait, ce Russe sut bientôt me faire revenir de mon principe. Dolgoroukow avait atteint la cinquantaine ; sa physionomie était sérieuse et très expressive (il se vantait d'être d'extraction caucasienne) ; sous tous les rapports, il témoignait d'une culture supérieure et possédait une expérience très fine ainsi qu'une grande compréhension des choses de la musique. Il en connaissait même si bien la littérature qu'on pouvait lui supposer pour elle une passion entretenue depuis longtemps. Je lui avais déclaré tout de suite qu'en raison de ma santé, j'avais besoin de solitude et ne pouvais voir personne ; mais il était difficile de s'éviter dans les promenades si restreintes de Venise et je n'aurais su empêcher cet étranger sympathique de prendre ses repas à 1' « Albergo San Marco », où il demeurait, et où je mangeais régulièrement avec Ritter. De sorte que, durant mon séjour de Venise, je me trouvai avec lui en relations journalières véritablement fort agréables.

J'eus une surprise autrement inquiétante lorsqu'un soir, rentrant chez moi, j'appris l'arrivée de Liszt dans mon palais. Je me précipitai vers la chambre qu'on m'indiquait et à mon effroi, je me vis en présence du pianiste Winterberger. Il s'était introduit auprès du propriétaire en se disant ami de Liszt et de moi et, dans le premier moment de confusion, on l'avait pris pour Liszt lui-même. J'avais connu ce jeune homme pendant la longue visite que Liszt m'avait faite à Zurich : on le disait excellent organiste et on l'employait comme second quand il s'agissait de jouer des morceaux pour

LE PIANISTE WINTERBERGER

deux pianos. Sauf ses manières assez niaises, je n’avais rien remarqué de particulier en lui. Pour le moment, j’étais fort étonné qu’à Venise il eût justement choisi ma maison pour s’y loger. Il prétendit n’être que l’avantcoureur d’une princesse Galitzine qui pensait prendre ses quartiers d’hiver sur les bords du Canal Grande. N’y connaissant personne et ayant entendu dire à Vienne que j’étais à Venise, il était tout naturellement descendu dans mon hôtel. Je contestai que ce fût un hôtel et lui déclarai que si sa princesse russe avait l’intention de s’étaler dans mon voisinage, je déménagerais sur-lechamp. Alors, il s’efforça de me tranquilliser et avoua en avoir conté au propriétaire. Il croyait savoir que la princesse avait retenu un appartement ailleurs. Je lui demandai ce que lui-même venait faire dans ce palais, et lui fis observer que les loyers y étaient fort chers : je ne supportais cette lourde charge que parce que je voulais être tranquille, sans aucun voisin et surtout sans joueur de piano. Il parvint encore à me calmer : il m’assura qu’il ne me dérangerait nullement et me pria de lui permettre de demeurer dans la même maison que moi jusqu’à ce qu’il eût trouvé les moyens de se caser ailleurs.

Son premier soin fut de s’insinuer dans les bonnes grâces de Cari Ritter et ensemble ils allèrent à la découverte d’une chambre assez éloignée des miennes pour qu’aucun son de piano ne parvînt à mes oreilles. Je me résignai donc à l’idée d’avoir Winterberger comme voisin, mais il fallut du temps avant que je permisse à Ritter de l’amener chez moi.

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