LE COMTE EDMOND ZICHY
Je fis aussi recouvrir de portières de cretonne bon marché et de teinte indentique, les portes vulgaires que le propriétaire hongrois avait fait mettre dans ce palais délabré pour remplacer celles de valeur qui en avaient sans doute été dérobées. Au reste, le propriétaire avait veillé lui-même à un ameublement un peu théâtral : les chaises étaient en bois doré bien que recouvertes d'une ordinaire peluche de coton ; il y avait aussi une table au pied remarquablement sculpté et doré, mais dont le dessus n'était formé que d'une grossière planche de sapin ; je la cachai sous un tapis rouge passable. Enfin mon piano arriva; il trôna bientôt au milieu du salon et je m'apprêtai à mettre l'admirable Venise en musique.
Mais ce jour même, je fus pris de la dysenterie que je connaissais de Gênes et, durant des semaines, elle me rendit tout travail impossible. Cependant, ayant commencé à apprécier les incomparables beautés de la fière cité, j'étais plein d'espoir et comptais puiser dans leur contemplation les forces nécessaires à une féconde et joyeuse production artistique. Dans l’une de mes premières promenades à la Riva, j’avais été accosté par deux étrangers. L'un était le comte Edmond Zichy, l’autre le prince Dolgoroukow. N'ayant quitté Vienne que huit jours auparavant, ils avaient encore assisté aux premières représentations de mon Lohengrin. Ils me dirent le plus grand bien de ma pièce et, à leur enthousiasme, je reconnus que l'impression qu'ils en avaient reçue était extraordinairement favorable. Le comte Zichy quitta Venise peu après ; Dolgoroukow avait l'intention d'y passer l'hiver.