MA MANIÈRE DE VIVRE A VENISE
peintre Rahl de Vienne. Pour lui, pour le prince Dolgoroukow et pour le professeur de piano Tessarin, j'organisai même une sorte de soirée où l'on exécuta quelques fragments de mes œuvres. C'est alors que Winterberger fît ses débuts dans mon salon.
Pendant les sept mois que j'ai vécus à Venise, je n’ai eu de contact avec le monde que dans ces rares occasions et j’ai toujours observé le plan de ma journée avec la plus stricte régularité. Jusqu'à deux heures, je travaillais ; puis, je montais dans la gondole qui m’attendait pour me conduire, par le Canal Grande si sérieux, à la joyeuse Piazzetta, dont la grâce et la gaieté m’irrfusaient chaque fois une vie nouvelle. J’entrais dans mon restaurant habituel, place Saint-Marc, et, après le repas, je me promenais, seul ou avec Cari, sur la Riva, poussant jusqu’au Giardino, la seule place de Venise plantée d’arbres. A la tombée de la nuit, je reprenais une gondole pour retourner chez moi. Par le Grand Canal, devenu plus austère encore et plus silencieux, j’arrivais devant le vieux Palazzo Giustiniani dont la façade sombre n’était éclairée que par la lumière de ma lampe. Lorsque j’avais encore un peu travaillé, à huit heures, j’entendais régulièrement le clapotement de l’eau qui m’annonçait que la gondole de Cari abordait ; il venait prendre le thé et causer quelques heures avec moi. Je n’interrompais parfois cette façon de vivre que pour aller au théâtre, de préférence à celui de Camploi où l’on jouait fort bien les comédies de Goldoni. L’opéra ne m’inspira qu’une curiosité passagère. Le plus souvent, surtout quand le mauvais temps empêchait la promenade, nous allions en
2oS LA MUSIQUE SUR LA PLACE SAINT-MARC
matinée au théâtre populaire Malibran. L’entrée était de six kreutzers ; on y donnait des pièces romantiques devant un bon public qui les écoutait en manches de chemise. A ma surprise, et à mon véritable enchantement, j’y ai entendu une bouffonnerie : le Baruffe CJiioggiote, que Goethe avait vue aussi avec grand plaisir dans ce même local. C’était donné avec un réalisme dont rien n’approche dans mes souvenirs.
Pour le reste, le peuple vénitien, opprimé et dégénéré, n’offrait rien de bien attrayant à mon observation ; au milieu des ruines de cette admirable cité, je n’avais que les sensations d'un étranger dans une ville d’eaux. Chose curieuse, ce fut l’élément très allemand de la bonne musique militaire de l’armée autrichienne qui me fit reprendre en quelque sorte contact avec le public. Les deux chefs de musique des régiments autrichiens en garnison à Venise désiraient faire exécuter les ouvertures de Tannhâuser et de Lohengrin. Ils me prièrent de vouloir bien assister dans les casernes aux répétitions de leurs hommes. J’y rencontrai tout le corps des officiers et l’on me traita avec beaucoup de respect. Les fanfares militaires jouaient à tour de rôle le soir sur la place Saint- Marc, brillamment éclairée et d’acoustique vraiment parfaite. Plusieurs fois, les accords de mes ouvertures me surprirent à la fin de mon repas. Alors j’allais à la fenêtre du restaurant et je ne sais ce qui me grisait davantage, de la vue de l’admirable place inondée de lumière et remplie de promeneurs ou de la glorieuse harmonie musicale qui montait dans les airs. Mais il y manquait ce qu’on eût pu attendre d’un public italien : parmi les milliers
d'auditeurs faisant cercle autour des musiciens et écoutant avec une attention soutenue, jamais deux mains ne se seraient levées pour applaudir. Le moindre signe d'approbation pour une musique autrichienne eût été considéré comme un crime de lèse-patrie.
Toute la vie publique de Venise souffrait de cette singulière tension entre la population et les autorités, et cette tension se manifestait spécialement vis-à-vis des officiers autrichiens qui ne se mêlaient pas plus aux Vénitiens que l’huile ne se mêle à l’eau. Le peuple ne témoignait du reste pas plus de sympathie au clergé, qui, pourtant, était d'origine italienne. Sur la place Saint-Marc, j’ai assisté au passage d’une procession de prêtres en grande cérémonie, et le peuple ricanait ouvertement à leur vue.
Ritter avait de la peine à me faire rompre la régularité de ma journée quand il me priait de l’accompagner dans une visite à une galerie ou une église. Sur ma route, les beautés et curiosités architecturales si diverses que je rencontrais à chaque pas me ravissaient pourtant toujours. Mais durant tout le temps que j’ai passé à Venise, les promenades en gondole au Lido furent celles qui me procurèrent les plus grandes jouissances. Le retour surtout, au coucher du soleil, me plongeait chaque fois dans un enchantement incomparable. C’est dans une telle occasion qu’au mois de septembre, par une soirée merveilleuse, nous pûmes admirer l’apparition féerique de la grande comète : elle se montra dans tout son éclat et parut à chacun le signe précurseur d’une grande catastrophe militaire.