‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 163 sur 376 · LE CHANT DES GONDOLIERS · texte numérisé non relu

LE CHANT DES GONDOLIERS

D’autres fois, c’était le chant d’un choeur populaire qui, sous la direction d’un employé de l’Arsenal de Venise, produisait l’effet d’une idylle des lagunes. Ces hommes chantaient des airs populaires harmonisés d’instinct à trois voix. Il m’était nouveau d’entendre la voix dominante ne pas s’élever plus haut que 1 alto et ne pas atteindre les tons naturels au soprano : 1 ensemble y gagnait une force juvénile. Par les belles soirées, ils se promenaient sur le canal dans une grande barque aux lanternes de couleur et, s’arrêtant devant 1 un ou l’autre palais (où sans doute on les avait commandés), donnaient une sorte de sérénade. D’ordinaire ils étaient suivis par une quantité innombrable de gondoles.

Pendant une nuit d’insomnie, étant allé sur mon balcon vers trois heures du matin, j’entendis pour la première fois le célèbre et ancien chant des gondoliers. Je crus reconnaître que le premier appel, rauque et plaintif, qui résonna dans la nuit silencieuse venait du Rialto, situé à une distance d’un quart d’heure environ. Une mélopée analogue lui répondit de plus loin encore. Ce dialogue extraordinaire et mélancolique continua ainsi par intervalles parfois assez longs et j’en fus si impressionné qu’il me fut impossible de fixer dans ma mémoire les quelques notes sans doute fort simples qui le modulaient. Un autre soir, je compris d’expérience toute la poésie de ce chant populaire. Je rentrais fort tard en gondole par les canaux sombres , tout à coup, la lune se leva éclairant et les palais indescriptibles et mon gondolier qui maniait lentement son énorme rame, debout à l’arrière de ma barque. Au même instant,

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