CHOIX DES CHANTEURS
sonnel du Grand Opéra, j’assistai à plusieurs représentations. Je vis ainsi la Favorite, le Trouvère et Sémiramis , mais ces représentations ne servaient qu’à réveiller en moi la voix qui me disait nettement à quelle erreur je m’abandonnais. Et chaque fois en rentrant, je me sentais enclin à renoncer à l’aventure. Cependant dès que je voyais M. Royer, je me laissais séduire par la gracieuseté avec laquelle il m’offrait à nouveau de faire venir tous les acteurs que je désirais. Il s’agissait surtout d’un ténor pour le rôle principal ; je n’en avais guère qu’un en tête, c’était le célèbre Niemann de Hanovre. On le vantait énormément et même des Français, Foucher de Careil et Perrin qui l’avaient entendu dans mes opéras en Allemagne, certifiaient son talent. Le directeur parut admettre qu’une semblable acquisition serait toujours avantageuse pour son théâtre, et c’est ainsi qu’on invita Niemann à venir à Paris en vue d’un engagement.
M. Royer souhaitait aussi me voir accepter une Mme Tedesco, vraie « tragédienne » dont la beauté ferait merveille dans le rôle de Vénus. Sans avoir vu cette dame, je donnai mon consentement à cet excellent choix et le donnai aussi pour l’engagement d’une Mlle Sax, jeune cantatrice dont la fort belle voix n’était point gâtée encore. Je le donnai de même pour l’engagement du baryton italien Morelli, qui, par son bel organe sonore, contrastait agréablement avec les mièvres artistes de ce genre qui chantaient dans les opéras français. Je pensai donc avoir pris toutes les mesures nécessaires à la réussite de l’entreprise, mais en réalité je ne comptais guère sur un succès.
C’est au milieu de toutes ces occupations que je célé-
L’ÉDITEUR FLAXLAND (MAI 1860)
brai mon quarante-septième anniversaire. J’étais de la plus sombre humeur, et seul l’éclat inusité de Jupiter, ce soir-là, me parut d’un heureux présage. Le beau temps de cette saison, si défavorable aux affaires à Paris, ajoutait à mes soucis : j’étais sans aucun espoir de pouvoir subvenir aux besoins de mon ménage devenu assez coûteux. A la lettre, je ne savais plus où donner de la tête.
Je m’adressai alors à l’éditeur Flaxland et fis avec lui un accord par lequel je lui cédais pour la France la propriété de mes opéras du Fliegender Hollaender, de Tannhâuser et de Lohengrin. On se souvient que je m’étais réservé ce droit en vendant mes opéras au successeur de Meser à Dresde. D’après notre contrat, Flaxland me versait tout de suite mille francs pour chacun de mes trois opéras, il ne me payerait davantage qu’après leur représentation sur l’une des scènes de Paris, soit mille francs après les dix premières représentations et encore une fois mille francs après la vingtième. J’avertis immédiatement Pusinelü, car c’est à lui que j’avais promis cette somme pour le faire rentrer dans les capitaux qu’il m’avait prêtés autrefois ; mais je lui demandai en même temps de me céder le premier acompte de Flaxland : cela m’était indispensable si je voulais arriver à faire connaître mes œuvres à Paris. L’ami consentit à tout. En revanche l’éditeur dresdois se conduisit de façon fort désagréable. Il se plaignit qu’on lui portait préjudice et molesta si bien Flaxland que celui-ci à son tour se crut autorisé à me faire des difficultés. Ainsi je n’étais parvenu qu’à rue créer de nouveaux ennuis sans avoir obtenu d’aide sérieuse.
AIDE DE M”e KALERGIS
Sur ces entrefaites le comte Paul de Hatzfeld se présenta un jour chez moi et m'invita à aller voir Mme Kalergis qui venait d’arriver et qui avait à me parler. Je n’avais pas revu cette dame depuis le séjour que j’avais fait à Paris avec Liszt en 1853. Elle m’accueillit en m’assurant qu’elle regrettait vivement de n’avoir pas assisté à mes concerts de l’hiver précédent ; l’occasion lui avait échappé ainsi de m’aider à sortir à temps de difficultés pénibles. On lui avait dit que j’avais subi de grosses pertes, s’élevant à près de dix mille francs et elle me priait de vouloir bien en accepter la compensation.
Lorsque mes compatriotes avaient eu l’idée de faire pour moi une quête déplaisante et qu’on s’était adressé à cet effet à l’ambassade de Prusse, j’avais cru devoir nier mes besoins d’argent au comte de Hatzfeld qui m’interrogeait. Aujourd’hui, je ne vis aucune raison de cacher mes embarras à cette femme de cœur. Il me semblait que la chose que j’étais en droit d’attendre depuis longtemps se réalisait enfin et je n’éprouvai qu’un désir, c’était de prouver ma reconnaissance à cette noble et rare amie. Toutes les inquiétudes que je ressentis dans mes relations postérieures avec elle provinrent uniquement du désappointement que j’avais de ne pouvoir réaliser ce désir : j’en étais empêché par le caractère bizarre et la vie errante de Mme Kalergis. Comme elle avait regretté de n’avoir pas entendu mes concerts, je tâchai de lui en donner au moins une idée en improvisant pour elle seule une audition du deuxième acte de Tristan. Mme Viardot, avec laquelle je me liai assez intimement