S ALBERT BECKMANN
— ÉMILE ERLANGER
congédia bientôt. Ma vieille amie Frommann m’a dit plus tard qu’elle ne comprenait pas ce qui, en moi, avait bien pu déplaire à la princesse ; peut-être était-ce mon accent saxon.
J e quittai donc ce paradis de Baden sans en emporter la moindre impression agréable. Avec Minna, je pris le bateau pour descendre le Rhin et me rappelai que j’avais déjà souvent traversé ce fleuve sans avoir jamais suivi la route caractéristique qu’il forme à travers le moyen âge allemand. A Cologne, j’abrégeai hâtivement cette excursion de huit jours pour aller reprendre à Paris la pénible tâche de mener à bien mon entreprise théâtrale.
Cette tâche me fut cependant grandement facilitée par l’intérêt que me témoigna le jeune banquier Émile Erlanger. Un original du nom d’Albert Beckmann, ancien révolutionnaire hanovrien, puis bibliothécaire du prince Louis-Napoléon, et enfin agent journaliste pour différentes affaires auxquelles je n’entendais rien, s’était déclaré mon champion et, en cette qualité, était arrivé à faire ma connaissance. Il se montra toujours extrêmement obligeant et m’expliqua un jour que M. Erlanger, avec lequel il se trouvait en rapports de presse, désirait m’être présenté. Je déclinai catégoriquement cet honneur, déclarant que d’un banquier je ne souhaitais que de l’argent. Mais Beckmann prit cette plaisanterie au sérieux et m’assura qu’Erlanger désirait justement m être utile dans ce sens. Je connus ainsi un homme fort agréable. Erlanger aimait véritablement ma musique qu’il avait entendue souvent en Allemagne et qui l’avait rempli de bonnes intentions à mon égard. Il
AIDE D’ERLANGER
me demanda franchement de lui confier la gestion de mes finances. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : Erlanger s’engageait à me fournir les subsides dont j’avais besoin ; en échange, je lui remettrais plus tard l’administration des recettes de mes entreprises parisiennes. Il tenait, disait-il, à passer pour mon banquier. Cette offre, si imprévue, répondait on ne peut mieux à ma singulière situation : de cette façon je n’eus plus aucun ennui d’argent jusqu’au jour où mon aventure prit fin à Paris.
Bien que mes rapports avec mon banquier rencontrassent certaines difficultés que la simple bonté d’âme ne put toujours trancher, M. Erlanger me fut sans cesse véritablement dévoué, et se soucia sérieusement de mon bien-être et de la réussite de mes projets. Ce changement heureux dans la situation de mes affaires aurait dû me rendre mon courage, mais la nullité et l’inopportimité de mon entreprise se révélaient de plus en plus clairement à mes yeux et n’étaient guère de nature à ranimer mon humeur. Je ne travaillais donc qu’à contre-cœur au succès de cette représentation, bien qu’elle fût la preuve de la confiance qu'on avait en moi. Pourtant je fis à cette occasion la connaissance d’un homme qui m’aida à m’abuser agréablement un certain temps.
Ayant lu la traduction qu’avaient fabriquée avec tant de peine mes deux volontaires, M. Royer m’avait déclaré qu’il était impossible de s'en servir : un remaniement était indispensable et il m’avait recommandé chaudement de confier ce travail à M. Charles Truinet, connu sous son anagramme de Nuitter. Cet homme, jeune
CHARLES TRUINET (NUITTER)
encore, de physionomie ouverte et sympathique, m’avait offert, quelques mois auparavant, ses services pour la traduction de mon opéra. Avocat au barreau de Paris, Truinet était le confrère d’Émile Ollivier, et c’est celui-ci qui me l’avait envoyé. Mais moi, très fier alors d’avoir Lindau sous la main, je l’avais éconduit. Après la déclaration de Royer, une nouvelle proposition de la part de Truinet ne pouvait donc m’être que bienvenue. Il ne savait pas l’allemand, mais à son avis la collaboration de son vieux père, qui avait longtemps voyagé en Allemagne, lui suffirait. De fait, des connaissances spéciales d’allemand n’étaient pas nécessaires, puisqu’il s’agissait seulement de donner un tour plus français aux vers que Roche avait élaborés avec tant d’angoisse sous l’impertinente domination de Lindau, qui s’imaginait être la science infuse. Je fus bientôt conquis par la patience inlassable avec laquelle Truinet se soumettait aux modifications continuelles que réclamaient mes exigences de musicien.
L’incapable Lindau fut définitivement écarté, tandis que Roche restait collaborateur, son travail servant de base à la nouvelle versification. Mais Roche ne pouvant s’absenter que difficilement de son bureau, je le libérai de tout labeur et me contentai de demeurer moi-même en contact journalier avec Truinet qui, lui, était maître de son temps. Son titre d’avocat n’était guère qu’une parure ; il ne songeait pas à plaider le moindre procès ; tout son intérêt se portait sur l’administration du Grand Opéra, où l’attachaient, d’ailleurs, ses fonctions d’archiviste. Associé à l’un ou à l’autre de ses camarades,