‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 238 sur 376 · MORELLI A LA TROISIÈME REPRÉSENTATION · texte numérisé non relu

MORELLI A LA TROISIÈME REPRÉSENTATION

ma femme que les chanteurs. Je plaignais de tout mon coeur Morelli et Mlle Sax, qui continuaient à m être aveuglément dévoués. Déjà, à la première, croisant Mlle Sax dans le corridor, au moment dejetoumer à la maison, je l’avais raillée en plaisantant de ce qu’elle avait été sifflée ; mais elle m’avait répondu avec sérieux et fierté : « Je le supporterais cent fois comme aujourd’hui. Ah ! les misérables ! »

Morelli, lui, obligé de subir les clameurs des manifestants, avait eu un singulier combat à soutenir avec luimême. Je lui avais enseigné minutieusement le jeu de scène que j’attendais de lui au troisième acte, depuis le départ d’Élisabeth jusqu’au moment où il se met à chanter l'Etoile du soir. Il ne devait en aucun cas quitter le banc de pierre sur lequel il était assis à demi tourné vers le public et d’où il adressait son adieu à celle qui partait. M’obéir lui avait semblé dur, car il prétendait que c’était contre tous les usages reçus chez les acteurs d’opéra de ne pas chanter un passage aussi important sur le devant de la scène et tourné vers la salle. Or, quand, à la représentation, il voulut saisir sa harpe pour s'accompagner, une voix cria dans le public : « Ah ! il reprend sa harpe ! » Et cette remarque provoqua un rire homérique suivi de nouveaux coups de sifflet. Enfin Morelli se décida héroïquement à laisser là son instrument et à descendre vers la rampe. Il dut chanter son grand air sans aucun accompagnement, car Dietzsch ne s’y retrouva qu’après la dixième mesure. Le public se calma alors, écouta sans broncher et lorsque l’artiste eut fini, on le couvrit d’applaudissements.

3oo ODIEUSES MANIFESTATIONS DES«JOCKEYS

Mes acteurs ayant le courage d’affronter de nouvelles tempêtes, je ne pouvais y faire opposition, mais je ne voulus plus être spectateur impuissant des indignes procédés auxquels ils s’exposaient. Je restai donc chez moi à cette troisième représentation, dont le succès était encore aussi douteux que possible. D’acte en acte, des messagers vinrent nous renseigner. Dès la fin du premier, Truinet s’était rangé à mon avis : il fallait décidément retirer la partition. Les « Jockeys », au lieu de suivre leur coutume et de ne pas venir au théâtre le dimanche, s’y étaient rendus au grand complet afin de ne pas laisser passer une seule scène sans manifester. On me raconta que, dès ce premier acte, il avait fallu interrompre à deux reprises la représentation par des pauses qui durèrent plus d’un quart d’heure, tant les luttes furent vives. Le gros public, sans juger de mon œuvre autrement, avait pris avec opiniâtreté parti contre ces polissons. Malheureusement mes partisans étaient en désavantage : lorsque, épuisés d’avoir battu des mains et crié bravo, ils arrêtaient leurs applaudissements et leurs cris, ]es « Jockeys » reprenaient leurs sifflets et leurs flageolets et le tumulte recommençait ; finalement ces « messieurs » restèrent ainsi maîtres du terrain. Pendant un entr’acte, l’un d’eux vint dans la loge d’une dame qui, blême de colère, le présenta à son amie par ces mots : « C’est un de ces misérables, mon cousin. » Celui-ci conserva sa mine souriante et répondit : « Que voulez-vous? vous comprenez, il faut tenir sa parole. Permettez que je retourne à l’ouvrage. » Et il s’esquiva.

Le lendemain, je rencontrai l’aimable ministre de

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