LA « MUSIQUE DE L’AVENIR
pour moi et mes amis la dénomination ironique de « musiciens de l'avenir ». Il s'ensuivit entre eux une polémique assez divertissante, qui posa le principe fondamental du problème de la « musique de l'avenir ». Cette expression qui avait soulevé une tempête par toute l'Europe, Liszt l'avait relevée et acceptée avec joie et orgueil. J en avais, il est vrai, donné moi-même la première idée par le titre de mon livre : l'Œuvre d'art de l'avenir. Mais elle devint un véritable cri de guerre quand le Judaïsme dans la musique eut ouvert toutes les écluses de la rage qui se répandit alors sur moi et mes amis.
Mon ouvrage l'Opéra et le Drame ne parut que dans la seconde moitié de cette année (1850) et, en tant qu'il fut remarqué par les musiciens alors au pouvoir, il donna un aliment de plus à la fureur déchaînée contre moi. A partir de ce moment, cette animosité prit le caractère de perfidie et de calomnie où l'on reconnaissait le grand expert en ces matières, M. Meyerbeer. C'est lui qui, jusqu’à sa fin bienheureuse, dirigea la campagne d’une main ferme et sûre.
Uhlig avait appris à connaître mon Opéra et Drame dès le début des clameurs qui nous entouraient. Je lui avais fait cadeau du manuscrit habillé d’une élégante reliure rouge. Par antithèse à la pensée de Goethe (Faust) : « Grise, mon cher, est toute théorie », j'eus l’idée d'y écrire en dédicace : « Rouge , mon cher, sera ma théorie.» De là, une correspondance animée et vraiment agréable avec ce jeune homme d'esprit sagace et ouvert. Nous avions été séparés deux ans : j’éprouvais un vif désir de le revoir. Mais accepter mon invitation n'était pas une
A LA RENCONTRE D’UHLIG
petite affaire pour le pauvre garçon, à peine arrivé au rang de musicien de chambre. Il s'employa cependant avec ardeur à triompher de toutes les difficultés qui s'opposaient au voyage et m'annonça sa visite pour les premiers jours de juillet. Je résolus d’aller à sa rencontre jusqu'à Rorschach, sur le lac de Constance, et de l'amener à Zurich par le détour d’une excursion à travers la Suisse orientale. Moi-même, je me mis en route à pied, suivant mon habitude, et, passant par l'agréable contrée du Toggenbourg, je parvins à Saint-Gall, ragaillardi et de bonne humeur. J'y allai voir Cari Ritter qui, depuis le départ de Bülow, était resté dans le plus singulier isolement. Je devinai bien le motif de sa retraite, quoiqu'il me vantât quelles agréables relations il avait nouées avec un musicien saint-gallois nommé Greitel et dont je n’ai plus entendu parler depuis.
Bien que très fatigué de ma course pédestre, je ne pus résister au désir de lire à ce jeune ami, si intelligent et d’une si vive compréhension, mon poème du Jeune Siegfried, que je venais d’achever. Ce premier auditeur en reçut une impression qui me réjouit infiniment. Dans mon heureuse disposition d’esprit, je persuadai à Cari de quitter sa bizarre solitude et de venir avec moi à la rencontre d’Uhlig pour faire ensuite l'ascension du Sântis et finalement nous acheminer ensemble vers Zurich, où je le recevrais amicalement chez moi.
La vue d’Uhlig, mon invité, débarquant au port de Rorschach, me remplit d’inquiétude : il portait en lui les germes de la phtisie, cela sautait aux yeux. Afin de le ménager, je proposai de renoncer à l'ascension pro-
ASCENSION DU SANTIS
jetée, mais il n’en voulut rien entendre et prétendit avec vivacité qu’une saine fatigue en plein air ne pouvait que le remettre de l’épuisement où l’avait jeté son abominable métier de violoniste. Donc, après avoir traversé le petit pays d’Appenzell, nous nous préparâmes vraiment tous les trois à gravir le Sântis, entreprise qui n’est pas sans difficulté.
C’était la première fois que je marchais, en plein été, plusieurs heures de suite sur un long champ de neige. Arrivés sur ces sauvages hauteurs, dans la cabane de notre guide, nous n’eûmes pour nous restaurer qu’un très frugal repas après lequel il nous fallut encore escalader une pyramide de rocher d’une centaine de pieds pour atteindre la cime extrême de la montagne. A mi-chemin, Cari refusa soudain de nous suivre. Pour lui faire vaincre sa mollesse, je lui envoyai le guide ; celui-ci, moitié par violence et moitié par persuasion, parvint à l’amener auprès de nous ; mais pendant que nous grimpions de roche en roche sur le bord des précipices, je m’aperçus que j’avais eu tort de forcer Cari à nous accompagner dans cette montée périlleuse. De toute évidence, le vertige lui avait enlevé la conscience de ses actes ; il regardait devant lui avec des yeux d’aveugle et il nous fallut le faire marcher entre nos alpenstocks ; à chaque instant, nous craignions de le voir s’affaisser et glisser dans l’abîme. Sur le sommet, il tomba sans connaissance. Alors je me rendis compte de la terrible responsabilité que j’avais assumée, car nous avions encore une dangereuse descente devant nous. La peur que j’éprouvai pour mon jeune ami m'enlevait pour ma personne toute crainte