‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 262 sur 376 · A NUREMBERG ET A MUNICH · texte numérisé non relu

A NUREMBERG ET A MUNICH

chez un hôtelier qui fut très long à nous ouvrir sa porte. Malgré l'heure avancée, ce vieil aubergiste bedonnant se décida à céder à nos prières et à nous donner des chambres, mais auparavant, il nous fit attendre assez longtemps au vestibule et disparut par un long corridor. Nous l'entendîmes frapper à une porte éloignée et appeler d'un ton aimable et timide : « Margarethe ! » Il répéta ce nom plusieurs fois en expliquant qu'il y avait des voyageurs. Une voix de femme lui répondit en pestant. Enfin, Margarethe voulut bien écouter les supplications de î hôtelier ; elle parut en négligé et, après un mystérieux conciliabule avec son maître, elle nous conduisit dans les chambres qu'on nous destinait. Le drôle de l'affaire, c est que, pendant tout ce temps, ni l'aubergiste ni la servante ne s'aperçurent du fou rire qui nous secouait tous les trois.

Le jour suivant fut consacré à visiter quelques curiosités de la ville, finalement aussi le Musée germanique qui, par sa pauvreté relative, inspira un profond mépris à mon compagnon français. La collection considérable d'instruments de torture, entre autres un coffre hérissé de clous à l’intérieur, inspira à Blandine une pitié mêlée de dégoût.

Le même soir, nous atteignîmes Munich, qui enchanta Ollivier. Nous parcourûmes la ville le lendemain, après qu'Ollivier se fut abondamment pourvu de tonique et de jambon. Il trouvait que parleur style à l'antique les édifices élevés par le roi Louis Ier se distinguaient très avantageusement des bâtisses dont l'empereur Napoléon faisait garnir les rues de Paris, et il déclara que, de retour en France, il parlerait ouvertement des observations qu'il

LE « BARON »> HORNSTEIN

avait faites. Par hasard, je rencontrai à Munich une de mes anciennes connaissances, le jeune de Homstein. Je le présentai comme « baron » à mes amis. Sa tournure cocasse et sa balourdise les égayèrent infiniment ; la fête fut complète, lorsque, le soir de notre départ pour Reichenhall, le « baron », pour nous faire connaître Munich sous ce côté spécial, dut nous conduire dans une brasserie assez éloignée de la ville. Il y faisait nuit noire et, sauf le bout de chandelle dont le « baron » se munissait pour aller chercher lui-même la bière à la cave, il n'y avait aucun éclairage. Mais la bière était délicieuse, et quand Homstein eut accompli trois ou quatre fois son expédition souterraine, nous nous aperçûmes que notre retour à la gare offrait de sérieuses difficultés. Il fallait se hâter; nous trébuchions dans les champs labourés; nous tombions dans des fossés et nous constatâmes que le « nectar de Munich » avait enlevé leur sûreté à nos pas. A peine installée dans le compartiment, Blandine s'endormit profondément : elle ne se réveilla qu'au jour levant, en arrivant à Reichenhall. Cosimanous attendait et nous conduisit dans les chambres qu’elle avait retenues pour nous.

Avant tout, nous fûmes heureux de voir que Cosima se portait bien mieux que nous n'avions osé l’espérer ; à moi, principalement, on m'avait donné des nouvelles alarmantes de sa santé. Elle suivait une cure de petitlait à Reichenhall. Le lendemain matin, nous l'accompagnâmes jusqu'au chalet où elle prenait son breuvage, mais elle semblait avoir moins de confiance dans ce remède que dans l’air vivifiant de la montagne et dans les pro-

VISITE A REICHENHALL

menades. Les deux sœurs, heureuses de se revoir, se laissaient aller à une gaieté dont nous entendions les éclats de loin, car nous étions généralement exclus de leurs tête-à-tête ; elles s'enfermaient dans leur chambre pour causer plus intimement. Il ne me restait donc que la conversation française de mon ami Ollivier sur des sujets politiques. Cependant il m'arriva de pouvoir pénétrer auprès des jeunes femmes; une fois, j'avais pris le prétexte de leur annoncer mon intention de les adopter, puisque leur père ne se souciait plus d'elles. Ce projet fut accueilli avec moins de confiance que de gaieté.

Je me plaignis un jour de la «sauvagerie» de Cosima à Blandine ; celle-ci ne me comprit pas tout de suite, mais, à la fin, elle me déclara que le terme que j'employais provenait lui-même de la « timidité d'un sauvage ». Au bout de bien peu de jours, il me fallut continuer mon voyage si agréablement interrompu. Je dis adieu à mes amis, et, sur le seuil de la maison, je rencontrai le regard de Cosima, timide et presque interrogateur.

Je descendis la vallée en cabriolet, me dirigeant vers Salzbourg. Sur la frontière autrichienne, il m'arriva une aventure à la douane. A Weimar, Liszt m'avait fait cadeau d’une caissette de fins cigares que lui-même avait reçus du baron Sina. Je connaissais de Venise les tracasseries auxquelles sont exposés les voyageurs important du tabac en Autriche et j’avais eu l’idée de cacher séparément mes cigares parmi mon linge et dans les poches de mes vêtements. Le douanier, un ancien soldat, paraissait connaître ce truc, car il tira adroitement les corporel delicti de tous les replis de ma petite malle. J'avais essayé

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