‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 284 sur 376 · NIEMANN DANS « R1ENZ1 ” A DARMSTADT · texte numérisé non relu

NIEMANN DANS « R1ENZ1 ” A DARMSTADT

de fortes dépenses imprévues causées surtout par l’emménagement de Minna m’enlevèrent toute envie de me remettre à l’œuvre commencée à 1’ « Hôtel Voltaire ». Pour me distraire sans doute, la famille Schott m’invita à l’accompagner à Darmstadt, afin d’assister à une représentation de Rienzi, dans laquelle chantait Niemann. A la gare, le ministre, M. de Dalwigk, m’attendait et me pria de l’accompagner dans sa propre loge : il craignait évidemment que le public ne se livrât en ma faveur à des manifestations désobligeantes pour le grand-duc. Avec beaucoup d’esprit, il se donnait de cette façon l’air de me présenter lui-même au nom de la cour. Dans ce sens, tout se passa donc pour le mieux. Niemann avait un des meilleurs rôles et la représentation eut pour moi ceci d’intéressant qu’on avait retranché le plus possible de l’opéra afin de pouvoir allonger le ballet en répétant les passages les plus triviaux : c’était sans doute pour flatter le goût du grand-duc.

En rentrant chez moi, j’eus de nouveau à franchir le Rhin charriant ses glaçons. De fort méchante humeur, je tâchai du moins de rendre mon intérieur un peu plus commode et j’engageai une domestique qui savait préparer mon premier déjeuner. Les autres repas, je les prenais à 1’ « Hôtel de l’Europe ».

Mais, n’arrivant pas à retrouver mon entrain à la besogne, et me sentant de plus en plus nerveux, je donnai le change à mon agitation en allant faire au grand-duc de Bade la lecture promise de mes Maîtres chanteurs. Il avait acquiescé fort aimablement à ma demande par un télégramme signé de sa main. Le 7 mars, j’arrivais

« TANNHÂUSER » A CARLSRUHE

à Carlsruhe pour faire connaître mon manuscrit au couple grand-ducal. Par une attention délicate, on avait choisi pour cette lecture un salon où se trouvait suspendu un grand tableau historique de mon ami Pecht et qui représentait le jeune Goethe déclamant les premières parties de son Faust aux ancêtres des souverains badois. Mon poème fut accueilli très favorablement et la princesse eut la gracieuse idée de me recommander de soigner tout spécialement la musique de l'excellent Pogner. De sa part, cette recommandation semblait être l'aveu amical de la confusion qu'elle éprouvait de ce qu'un bourgeois protégeât les arts plus activement que bien des princes.

Il fut aussi question de donner Lohcngrin à Carlsruhe sous ma direction, et je dus conférer de nouveau avec Édouard Devrient à ce sujet. Malheureusement, celui-ci m'effraya par une détestable représentation de Tannhàaser. J'y assistai à ses côtés et je constatai avec étonnement que ce dramaturge, que j'avais tant admiré, se laissait aller à la plus vulgaire routine théâtrale. Lorsque je lui exprimai ma surprise des fautes grossières qui se commettaient dans le jeu des acteurs, il me répliqua avec une surprise égale, mêlée de mécontentement, que je faisais trop de cas de choses usuelles à tous les théâtres. Malgré cela, il fut décidé qu'on donnerait l'été suivant, avec la participation des époux Schnorr, une représentation modèle de Lohengrin. A Francfort, mes impressions avaient été plus agréables. J’avais vu une jolie comédie où Frédérique Meyer, la sœur de Mme Dustmann, ma cantatrice viennoise, avait fait preuve d'un tact et d'une finesse de jeu bien rares chez les acteurs allemands.

la famille raff

Afin de rendre ma vie plus supportable et pour ne pas être réduit à l’unique société de la famille Scliott et de mon hôtelier, je tâchai de faire des connaissances parmi les personnes demeurant aux environs de Biberich. Dans ce but, j’avais été voir les Raff, à Wiesbaden. Mme Raff, sœur d’Émilie Genast, que j’estimais beaucoup depuis le festival de Weimar, était actrice au théâtre de Wiesbaden. On me raconta que, par sa prodigieuse économie et par son ordre, elle avait réussi à remettre à flot la situation pécuniaire très négligée de son mari.

Quant à Raff, il me déçut absolument. Par tout ce que j’avais entendu dire de lui et de l’époque où, sous la protection de Liszt, il se livrait au désordre, je l’avais pris pour un génial excentrique. Je ne vis qu’un personnage sec et vaniteux, manquant de vues étendues et pourtant convaincu de son bon sens. Se trouvant dans une position avantageuse, grâce à la prévoyance de sa femme, il se permit de me donner des conseils d’amical pédant, sur la façon dont je devais arranger ma vie. Il prétendait que, de ma part, il serait plus raisonnable, en composant mes drames musicaux, de songer davantage à la réalité des conditions théâtrales. A ses yeux, ma partition de Tristan étai t le produit d’un extravagant idéaliste. Quoique sa femme fût assez banale, j 'allais volontiers la voir au cours des promenades à pied que je faisais jusqu’à Wiesbaden. Raff, lui, finit par me devenir absolument indifférent. Pourtant, ayant appris à me connaître, il baissa peu à peu le ton et devint plus réservé dans ses conseils de prétendue sagesse ; à la fin il évita même de provoquer mes sarcasmes, auxquels il ne se sentait pas de force a tenir tête.

WENDELIN WEISHEIMER. - FRÉDÉRIQUE MEYER 369

A Biberich, je recevais les visites assez fréquentes de Wendelin Weisheimer. Fils d'un riche cultivateur d'Osthofen, il s était passionné de musique, au grand étonnement de son père. Or, il tenait beaucoup à ce que je fisse la connaissance de ce père, dans l'espoir que je le disposerais favorablement à la carrière musicale du fils. J eus ainsi 1 occasion de faire des excursions dans ces parages ; d'autre part, j'appris à connaître le talent du jeune Weisheimer comme chef d'orchestre dans une représentation d 'Orphie aux Enfers, d'Ofïenbach. Jusqu alors, il n avait occupé qu'une place de second ordre au théâtre de Mayence. Mais je fus aussi furieux que dégoûté d'avoir, par intérêt pour ce jeune homme, assisté à l'abomination que fut cette audition d 'Orphce. Pendant longtemps, j en tins ouvertement rigueur à Weisheimer.

Pour me dédommager par une distraction d'un genre plus élevé, j'écrivis à Frédérique Meyer à Francfort, la priant de me prévenir lorsqu'on rejouerait le Secret public de Calderon, dont j'avais malheureusement manqué la première représentation. Très heureuse de la sympathie que je lui témoignais ainsi, Frederique Meyer me répondit que cette pièce ne serait sans doute plus répétée, mais qu on allait donner Don Gutierre , du même auteur. Je me rendis donc à Francfort pour cette soirée et j'appris à connaître personnellement cette intéressante artiste.

J eus lieu d être satisfait de la manière dont la tragédie fut rendue, bien que l'intelligente interprète du rôle principal ne fût à la hauteur de sa tâche que dans les passages de tendresse. Ses forces ne purent suffire aux endroits pathétiques. Elle me raconta quelle allait sou-

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