JE M’INSTALLE A BIBERICH (FÉVRIER
aussi, mon poème éveilla la plus grande gaieté. Je regrettai seulement de ne pouvoir décider Cornélius à ne pas repartir dès le lendemain. Il demeura ferme dans sa résolution. Venu à Mayence uniquement pour entendre une lecture des Maîtres chanteurs, il voulait garder à son voyage son caractère extraordinaire, et il s’en retourna à Vienne, malgré la débâcle des glaces et des inondations.
Ainsi que c’était convenu, Schott et moi, nous nous mîmes donc à la recherche d’un logis qui pût me convenir. Sur l’autre rive du Rhin, nous avions spécialement Biberich en vue : nous n’y trouvâmes rien à mon goût, et c’est pourquoi nous songeâmes à Wiesbaden. Enfin, je me décidai pourtant à descendre provisoirement à Y « Hôtel d’Europe » à Biberich. D’ici, j’irais en reconnaissance dans les environs. Ce qu’il me fallait avant tout, c’était une demeure solitaire où l’on n’entendît aucun bruit de musique. Je la découvris dans une grande maison récemment bâtie au bord du Rhin par l’architecte Frickhœfer ; le logis était fort petit, mais il répondait à mon désir. Pour y entrer, je dus attendre l’arrivée de mon mobilier. Quand il fut là, on le remisa, non sans peines et dépenses, sous le hangar de la douane à Biberich et je n’en pris que ce que je jugeai indispensable à mon installation.
De ce mobilier, je ne voulais garder que le nécessaire ; le reste, qui formait la plus grande part, devait être expédié à ma femme à Dresde. J’avais averti Minna ; mais dans sa crainte qu’en déballant les meubles ainsi au hasard, il n’y eût quelque chose de perdu ou de détérioré, elle arriva un beau matin, au moment où, après huit
MINNA A BIBF.RICH
jours de tracas, je venais de m’emménager tant bien que mal avec mon « Érard » dans le nouveau logis. Au premier instant, j’éprouvai un réel plaisir à voir la bonne mine de Minna et son énergie pratique ; je me dis même qu’il serait plus simple de la garder auprès de moi. Mais je ne pus conserver longtemps mes bonnes dispositions ; entre nous les anciennes scènes ne tardèrent pas à se renouveler. Quand, sous le hangar de la douane, nous procédâmes à l’emballage du « mien » et du « tien », Minna ne put dissimuler sa colère. Pourquoi n’avais- je pas attendu sa venue pour choisir ce dont je prétendais avoir besoin? Cependant elle jugea convenable de me laisser quelques ustensiles de ménage; quatre couverts complets, fourchette, cuillère et couteau, ainsi que des tasses avec leurs soucoupes m'échurent même en partage. Le reste, qui n’était pas sans valeur, elle le fit soigneusement emballer et expédier à Dresde ; puis, convaincue qu’elle avait agi pour le mieux, elle s’en alla au bout d’une semaine. Elle croyait s’être suffisamment bien montée pour pouvoir, ainsi qu’elle l’espérait, me recevoir bientôt chez elle. Dans ce but, elle avait fait des démarches auprès des membres influents du gouvernement saxon, et on lui avait certifié que si je présentais officiellement au roi ma requête d’amnistie, rien ne s’opposerait plus à mon retour à Dresde.
Moi, je me demandais en hésitant ce que je devais faire. La présence de Minna avait achevé de troubler ma veine de travail, interrompue déjà par les tracas des semaines passées. Un temps rude, des poêles qui chauffaient mal, le manque de confort dans ma maison,