‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 32 sur 376 · POLÉMIQUE CONTRE LE VIN · texte numérisé non relu

POLÉMIQUE CONTRE LE VIN

me prouvaient l’absurdité de la théorie de Rausse sur les propriétés vénéneuses du vin, je me raccrochais aux raisons esthétiques et morales et maudissais ce succédané barbare et détestable qui permet de provoquer en nous l’extase que seul l’amour devrait produire. Je prétendais que ce qu’on recherche dans le vin, même quand on n’en abuse pas, ce n’est que la griserie qui excite nos forces intellectuelles jusqu’à l’exaltation ; or, cette exaltation, l’homme vraiment noble ne doit la ressentir que sous l’influence de l’amour. Ceci nous amenait à un examen des rapports modernes entre les sexes et je critiquais, entre autres, la grossière coutume des Suisses qui, en société, séparent les hommes des femmes. Sulzer, comme célibataire, prétendait qu’il se laisserait volontiers griser par la présence des femmes, mais « où les prendre sans les voler »? Herwegh était plutôt de mon avis, seulement il mettait le vin hors de cause ; il le considérait comme un fortifiant s’harmonisant fort bien avec l’extase amoureuse, ainsi que le prouve Anacréon.

Mes amis eurent bientôt lieu de s’inquiéter de mon état d’excitation et de mon entêtement singulier et extravagant à prolonger mes « exercices aquatiques ». J’étais d’une pâleur et d’une maigreur terrifiantes ; je dormais très peu et, à la moindre occasion, j’entrais dans une agitation anormale. Mais quoique le sommeil eût fini par me fuir totalement, je soutenais que jamais je ne m’étais senti plus gai et mieux portant et, par cette température hivernale, je continuais à prendre dès l’aube mes bains froids, au grand tourment de ma femme qui devait éclairer mon chemin d’une lanterne dans mes promenades matinales.

Page 1