‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 335 sur 376 · CONCERT AU BÉNÉFICE DE SCHUBERTH · texte numérisé non relu

CONCERT AU BÉNÉFICE DE SCHUBERTH

un tel enthousiasme : dès mon apparition, je fus salué d’applaudissements si étourdissants et si interminables que je perdis contenance, chose qui, pourtant, ne m arrive pas facilement. L’ardent dévouement de 1 orchestre contribua certainement pour une grande part a entraîner le public, car c'étaient toujours mes cent vingt musiciens qui, chaque fois, redonnaient l’élan aux acclamations. Le fait était nouveau, paraît-il, à Saint-Pétersbourg. Je les entendais se livrer à leur admiration par des exclamations comme celle-ci ; « Avouons que, maintenant seulement, nous savons ce que c’est que la musique 1 »

Ces dispositions favorables furent mises à profit par le maître de chapelle Schuberth. Il m avait été assez utile en m’aidant convenablement ; pour sa récompense, il me demanda de participer au prochain concert qui aurait lieu à son bénéfice. Assez vexé, car je voyais bien qu’il m’escamotait une brillante recette en la faisant passer de ma poche dans la sienne, j’écoutai pourtant le conseil de mes amis et consentis à répéter, huit jours plus tard, les morceaux à succès de mon programme. L’auditoire fut de nouveau très nombreux et la belle recette de trois mille roubles fut encaissée par cet être maladif que le sort punit de m’avoir exploité, car, dans le cours de la même année, Schuberth mourut inopinément.

Heureusement, j’avais de nouveaux succès et de nouveaux gains en perspective par le contrat que j avais signé avec le général Lwoff, intendant du Théâtre de Moscou. Je devais y donner trois concerts pour lesquels on me garantissait la moitié des recettes ; au minimum.

NICOLAS RUB1NSTEIN

mille roubles par soirée. J’arrivai à Moscou par un temps désagréable variant de la gelée à la pluie ; très refroidi et mal à mon aise, je me logeai dans une pension allemande fort mal située. L’intendant me fit piètre impression, malgré le grand cordon de sa décoration. Je dus m’aboucher avec lui pour le choix très difficile des morceaux ; puis, je me concertai sur leur exécution avec un ténor russe et une cantatrice italienne retraitée. Aux répétitions d’orchestre, qui commencèrent aussitôt, je fis la connaissance du directeur de la Société russe de musique, Nicolas Rubinstein, frère puîné d’Antoine. Dans sa partie, le jeune Rubinstein comptait comme autorité à Moscou. Vis-à-vis de moi, il se montra toujours fort modeste et complaisant.

L’orchestre se composait d’une centaine de musiciens, qui étaient au service du tzar pour accompagner les ballets et les opéras italiens. Je les trouvai, en général, inférieurs à ceux de Pétersbourg. Toutefois, il y avait parmi eux un petit nombre de quatuortistes très capables et absolument dévoués à ma personne ; l’un d’eux, l’excellent violoncelliste Lutzau, esprit caustique remarquable, était meme une de mes vieilles connaissances de Riga. Mais j’étais surtout enchanté du violoniste Albrecht, le frère du voyageur qui, à mon arrivée à Pétersbourg, m’avait tant effrayé par son bonnet de fourrure. Malgré ces quelques exceptions, j’eus l’impression de déchoir, artistiquement parlant, en m'occupant de l’orchestre de Moscou. Je me fatiguais sans recueillir aucun plaisir de ma peine, et je me fâchais de voir mon ténor arriver aux répétitions en chemise rouge ; c’était sa façon de manifester contre ma

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