CONCERT AU PROFIT DES PRISONNIERS
en perspective à Pétersbourg, me paraissaient assez considérables pour que je pusse songer à construire ma petite maison à Biberich. De Moscou encore, où je ne me suis arrêté que dix jours en tout, je lançai un télégramme à mon chargé d’affaires de Wiesbaden, afin qu’il mît la chose en train. Et à Minna, qui se plaignait de ses dépenses d’installation, j’envoyai mille roubles.
Mais dès mon retour à Saint-Pétersbourg, je me heurtai à de grandes difficultés. On me déconseilla de donner le lundi de Pâques le deuxième concert à mon bénéfice. Ce jour-là, la société russe a coutume de rester en famille. De plus, j’avais dû consentir à participer, trois jours après ma propre audition, à un concert donné au profit des prisonniers pour dettes de Saint-Pétersbourg. La grande-duchesse Hélène m’en avait instamment prié et, en vertu de cette haute protection, tout Petersbourg crut de son devoir d’y assister. Toutes les places furent donc prises, tandis qu’à mon propre concert qui eut lieu au Casino de la noblesse, il me fallut jouer devant une salle presque vide, trop heureux encore que les frais du moins fussent couverts. La recette pour les prisonniers fut, au contraire, des plus brillantes. Au nom de ces derniers, le général Suwarof, homme parfaitement beau et gouverneur de Saint-Pétersbourg, m offrit pour me remercier une belle corne à boire en argent ciselé.
Je m’apprêtai donc à quitter la Russie. Lorsque je lui fis mes adieux, Mlle de Rhaden me témoigna une sympathie toute spéciale. Par son entremise et pour me dédommager de la faible rentrée de mon dernier concert, je reçus de la grande-duchesse une somme de
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mille roubles. En même temps, on me laissait entendre que ce cadeau se renouvellerait chaque année jusqu’à l’amélioration de ma situation pécuniaire. Je regrettai que ces bonnes dispositions à mon égard n’eussent pas de suites plus sérieuses et plus profitables. Par Mlle de Rhaden, je proposai donc à la grande-duchesse de me faire venir tous les ans à Pétersbourg, où je consacrerais mes capacités à diriger une 'suite de concerts et de représentations théâtrales. On n’aurait qu’à me donner un traitement suffisant. Mais on évita de me répondre.
La veille de mon départ, je confiai à mon aimable porte-parole le projet que j’avais de me fixer à Biberich et ne lui cachai pas mes craintes de me retrouver dans l’état précaire d’autrefois, lorsque j’aurais consacré à ma construction l’argent que j’avais gagné en Russie. Ne valait-il pas mieux renoncer à ce plan? Elle me répondit par ces mots électrisants : « Bâtissez et espérez ! » Au moment de partir pour la gare, je lui écrivis pour la remercier, en ajoutant que je savais maintenant ce que j’avais à faire. Je quittai donc Pétersbourg fin avril, accompagné des souhaits de bonheur de Séroff et des musiciens de l’orchestre. Je traversai le désert russe sans m’arrêter à Riga où l’on m’avait invité à donner un concert, et j’atteignis la frontière à la station de Wirballen. J’y trouvai un télégramme de Mlle de Rhaden dans lequel, se rapportant aux dernières lignes que je lui avais adressées, elle me recommandait la prudence : « Pas trop de témérité ! » me criait-elle. Je compris ce que cela voulait dire et mes hésitations à propos de ma future maison reprirent de plus belle.