CHEZ LES BULOW A BERLIN
Sans autre aventure, je débarquai à Berlin où je me rendis immédiatement chez les Bülow. Dans ces derniers mois, j’étais resté sans aucune nouvelle de Cosima et je tremblais d'anxiété en sonnant à sa porte. Ce fut sa domestique qui m'ouvrit. « Madame est souffrante, me dit-elle. — Est-elle vraiment malade? » demandai-je; et comme la fille souriait d'un air entendu, je compris le véritable état des choses. Aussitôt, je me hâtai d’aller saluer Cosima, qui, accouchée depuis assez longtemps de sa fille Blandine, se trouvait en pleine convalescence et ne fermait sa porte qu'aux indifférents. Tout allait pour le mieux. Hans aussi était gai, car il croyait que mes succès de Russie m'avaient délivré pour longtemps de mes soucis d’argent. Moi, je ne pouvais partager cette conviction ; elle ne devenait réalité que si je passais tous les ans quelques mois à Saint-Pétersbourg. Or, une lettre détaillée de Mlle de Rhaden expliquant son télégramme vint me démontrer qu'il ne fallait pas compter là-dessus. Cette missive me fit songer à ménager sérieusement mon pécule. Mes frais de voyage et mes meubles de Wiesbaden payés, il ne me restait plus guère que quatre mille thalers. Il ne pouvait donc être question d'acheter un terrain et d’y construire une maison.
Néanmoins, je ne me laissai attrister par aucune préoccupation ; j'étais trop heureux de retrouver Cosima si bien portante et de si agréable humeur. Tous deux d’une gaieté pétulante, nous refîmes une promenade dans une belle voiture par les allées du Thiergarten et le soir, nous dînâmes joyeusement à 1’ « Hôtel de Russie », en tâchant de nous persuader que les mauvais jours étaient finis.