OURAGAN SUR LE DANUBE
se démener passionnément pour moi. Bien que les gains ne fussent pas brillants (j’avais dû me contenter de cinq cents florins par concert), j’eus pourtant lieu d’être satisfait de la réussite de ces auditions et de la part qu’y prit le public.
On vivait à Budapest dans une opposition magyare prononcée contre le régime autrichien ; j’y rencontrai quelques jeunes gens de belle mine et bien doués, un M. Rosti entre autres, dont j’ai conservé un amical souvenir. Ils organisèrent en mon honneur une fête intime et idyllique consistant en un repas champêtre offert dans une île du Danube. Cette réunion à l’ombre d’un chêne séculaire avait quelque chose de patriarcal. Un jeune avocat, dont j’ai malheureusement oublié le nom, prononça un discours solennel qui me causa autant de surprise que d’émotion, moins par le feu de son éloquence que par le sérieux des pensées et la connaissance parfaite qu'il révélait de mes travaux et de mon activité. Le retour s’accomplit sur les barques légères et rapides du « Club de l'Aviron » auquel appartenaient mes hôtes; mais nous eûmes à subir un orage diluvien qui gonfla et agita violemment le grand fleuve. Une seule dame, la comtesse Bethlen-Gabor, nous avait accompagnés ; elle avait pris place avec moi dans la nacelle étroite que conduisaient Rosti et un de ses amis. Ces deux rameurs n’avaient qu’une crainte, c’est que leur embarcation pût se fracasser contre les radeaux de bois vers lesquels nous poussait le courant. Ils se donnaient toutes les peines du monde pour nous en écarter. Moi, je voyais notre unique salut, celui de la dame surtout, dans la possibilité de