MAUVAISES NOUVELLES DE VIENNE
se contenter de sa pension annuelle et de renoncer à ses droits sur ma personne. Là-dessus, je reçus en réponse le conseil emphatique de songer premièrement à consolider ma réputation et à acquérir du crédit par la composition d’une nouvelle œuvre ; ce serait plus utile que de songer à des démarches excentriques. Dans tous les cas, je ferais bien de briguer la place de maître de chapelle devenue vacante à Darmstadt.
Les nouvelles de Vienne étaient très mauvaises. Tout d’abord Standhartner m’annonça que pour sauver mon mobilier, resté dans mon logement à Penzing, il avait conclu une vente fictive avec un négociant de Vienne. J’en éprouvai une violente irritation, car de cette façon on lésait mon propriétaire, auquel je devais prochainement payer le loyer. Grâce à Mme Wille, je pus envoyer sur-le-champ l’argent de ce terme au baron de Rackowitz ; mais alors, j’appris que Standhartner et Édouard Liszt avaient déjà fait maison nette chez moi. Avec le prix des meubles, ils avaient réglé le loyer et m’avaient coupé ainsi toute possibilité de retour à Vienne. A leur avis, ce retour m’eût été pernicieux. En même temps, Cornélius m’apprenait que Tausig, qui m’avait cautionné pour un de mes billets, était de ce fait empêché de rentrer à Vienne (il était alors en Hongrie). Cette pensée me fut si pénible que je me décidai de retourner moi-même à Vienne à mes risques et périls. J’annonçai ma résolution à mes amis de là-bas. Mais auparavant, je voulus encore essayer de me procurer la somme qu’il me fallait pour offrir une transaction à mes créanciers. Dans ce but, je m’étais adressé à Schott en accompagnant ma demande pressante de reproches
INQUIÉTUDE DE M. VVILLE
véhéments sur sa conduite à mon égard, et je me décidai à aller attendre à Stuttgart le résultat de ces efforts, afin d'être plus à proximité de Mayence. J'avais encore d'autres raisons de quitter la Suisse.
Le docteur Wille était de retour et je n’avais pas tardé à m'apercevoir que ma présence à Mariafeld l’inquiétait, car, sans doute, il craignait que je ne fisse appel à sa bourse. Éprouvant cependant un peu de confusion des suites que provoqua sa manière d’être, il m’avoua dans un moment d’excitation qu’il avait à mon égard les sentiments de celui qui, habitué à être compté comme quelqu un parmi ses pareils, se voit en rapports avec un homme devant lequel il se sent étrangement inférieur : « On desire pourtant être quelque chose dans sa propre maison et non pas seulement servir de piédestal à un autre. »
Mine Wille, pressentant les dispositions de son mari, s était entendue avec les Wesendonck pour que ceux-ci, durant mon séjour à Mariafeld, m’envoyassent cent francs tous les mois. Dès que j’en fus averti, il ne me resta qu à annoncer à Mme Wesendonck mon départ immédiat de la Suisse. Je la priai amicalement de ne plus s’occuper de moi, mes affaires s’étant tout à fait arrangées à mon gré. Il paraît que Mme Wesendonck, ayant jugé cette lettre compromettante, l’a renvoyée à Mme Wille sans l’ouvrir.
Je partis donc le 30 avril 1864 pour Stuttgart où depuis quelque temps Cari Eckert était maître de chapelle au Théâtre royal de la cour. J’avais lieu de croire à l’attachement de cet excellent homme, qui m’avait donné des preuves de son dévouement lorsqu’il était directeur de 1 Opéra de Vienne, et qui avait assisté avec enthousiasme