‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 62 sur 376 · VISION MUSICALE DU PRÉLUDE DE « L’OR DU RHIN » S · texte numérisé non relu

VISION MUSICALE DU PRÉLUDE DE « L’OR DU RHIN » S

rons de la ville, sur les collines couvertes de forêts de pins. Tout me parut désert et nu, et je me demandai ce que j'étais venu faire là. En rentrant, l’après-midi, je m’étendis sur un canapé très dur, attendant le sommeil si désiré. Il ne vint pas. Je tombai seulement dans une sorte de somnolence pendant laquelle il me sembla que soudain j'enfonçais dans un rapide courant d'eau. Le bruissement de cette eau prit bientôt un caractère musical: c'était l'accord de mi bémol majeur retentissant et flottant en arpèges ininterrompus ; puis ces arpèges se changèrent en figures mélodiques d'un mouvement toujours plus rapide, mais jamais le pur accord de mi bémol majeur ne se modifia et sa persistance semblait donner une signification profonde à l'élément liquide dans lequel je plongeais. Soudain, j'eus la sensation que les ondes se refermaient en cascades sur moi et, épouvanté, je me réveillai en sursaut. Je reconnus immédiatement que le motif du prélude de VOr du Rhin venait de se révéler tel que je le portais en moi sans être parvenu encore à lui donner une forme. En même temps, je compris la singularité de ma nature : c’est en moi-même que je devais chercher la source de vie et non au dehors.

Je résolus de retourner sur-le-champ à Zurich et de commencer la composition Tdef mon grand poème. Je télégraphiai à ma femme afin de la prévenir qu’elle eût à préparer mon cabinet de travail. Le soir même, je pris la diligence qui, descendant la « Riviera di Levante », conduisait à Gênes. Pendant toute cette journée de voyage j'eus l'occasion d'admirer les beautés du pays ; les couleurs diverses que me présentait cette nature me

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