‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 69 sur 376 · LES ENFANTS DE LISZT · texte numérisé non relu

LES ENFANTS DE LISZT

j’appris à connaître vraiment le quatuor en ut dièze mineur, et pour la première fois, je compris clairement sa mélodie. Ce séjour à Paris ne m’eût-il laissé que cet unique souvenir, celui-ci eût suffi pour rendre cette époque importante et inoubliable.

Cependant, d’autres souvenirs encore sont restés gravés plus ou moins profondément dans mon esprit. Un jour, Liszt m emmena passer la soirée chez ses enfants qui vivaient très retirés à Paris, sous la garde d'une institutrice. C était bien nouveau pour moi d’observer mon ami entre ses filles qui grandissaient encore et son fils presque adolescent. Lui-même s’étonnait, semblait-il, de jouir des joies d’une paternité dont, pendant tant d’années, il n’avait connu que les soucis. Ici aussi on en vint à me faire lire quelque chose, cette fois le dernier acte du Crépuscule des dieux, qui forme la fin du poème. Berlioz arriva sur ces entrefaites ; il prit son parti de sa malchance avec amabilité et convenance.

Le lendemain, il nous invita à un déjeuner d’adieu, car il partait pour une tournée de concerts en Allemagne et avait déjà emballé sa musique. Liszt nous joua des passages de Benvenuto Cellini de Berlioz, que celui-ci accompagna en chantant à sa manière originale et sèche. C’est là que, sans savoir longtemps qui c’était, je vis Jules Janin, le célèbre feuilletonniste parisien ; il ne me frappa que par son langage nonchalant de Parisien absolument incompréhensible pour moi.

Nous eûmes encore la distraction d’un dîner suivi de soirée chez Érard, le fameux fabricant de pianos. Ici, de même qu’à un dîner offert par Liszt au Palais-Royal,

SOIRÉE CHEZ Mme KALERGIS

je revis les enfants de mon ami. Le plus jeune, son fils Daniel, me frappa et m’émut par sa vivacité et sa grande ressemblance avec son père. Chez ses filles, en revanche, je ne remarquai qu’une grande timidité.

Je me rappelle aussi un soir passé chez Mme Kalergis, la femme remarquable que je revoyais pour la première fois après la représentation de Tannhàuser à Dresde. A table, elle me posa une question au sujet de Louis- Napoléon ; moi, dans mon énervement mêlé d’amertume, je m'oubliai au point de répondre qu’on ne pouvait rien attendre d’un homme qu’une femme ne serait jamais capable d’aimer véritablement, et ma réplique jeta un froid dans la conversation. Après le dîner, pendant que Liszt jouait du piano, la jeune Marie de Wittgenstein s’aperçut de ma réserve et de ma tristesse qui provenaient en partie de mes maux de tête et en partie du sentiment d’être absolument étranger à cette société. Je fus touché d’avoir excité son intérêt et je lui rendis grâce du sentiment qu’elle avait éprouvé en me montrant sa sympathie et en cherchant à me distraire.

Après huit jours qui m’avaient horriblement fatigué, mes amis quittèrent Paris. Puisque je n’avais pourtant pas pu me remettre au travail, je résolus de ne pas m'en aller sans avoir acquis la tranquillité d’esprit nécessaire à mon grand projet. J’offris donc à ma femme de venir me trouver afin qu’elle pût revoir ce Paris où nous avions passé ensemble par tant de misères. Lorsqu’elle fut là, Kietz et Anders devinrent nos hôtes réguliers ainsi qu’un jeune Polonais, fils de ce comte Vincent Tyskiewicz qui, dans les anciens temps, avait été l’objet de ma vénéra-

LE DOCTEUR LINDEMANN

tion enflammée. Ce très jeune homme n'était pas né encore a 1 époque ou j avais connu son père. Passionné de musique comme beaucoup de jeunes gens d'à présent, il avait fait parler de lui à Paris : assistant à une représentation du Freischütz que l'on s'était permis de mutiler et de modifier selon la coutume du Grand-Opéra, il s était révolté contre le « vol » que l'on commettait ainsi envers ceux qui connaissaient l’œuvre, et il avait intenté un procès au théâtre pour se faire rembourser le prix de son billet. Il voulait de plus fonder un journal dans lequel il démontrerait qu’à Paris le laisser aller de la musique officielle était une insulte au bon goût du public.

Un jeune prince, Eugène de Wittgenstein-Sayn, connaissance de Liszt, était aussi resté en relations avec moi. Assez bon artiste amateur, il fit de moi un médaillon pour lequel je dus poser plusieurs fois et qui, avec l’aide de Kietz, ne réussit pas trop mal.

J’avais encore des consultations importantes avec le docteur Lindemann, jeune médecin ami de Kietz. Il s’efforçait de me faire perdre ma foi à l’hydrothérapie et voulait me convertir à sa théorie sur la vertu des poisons. U avait acquis une certaine considération dans la Faculté de Paris en se vaccinant lui-même divers poisons, devant témoins, dans un hôpital, et en en étudiant consciencieusement les effets sur son organisme. Lindemann se faisait fort de me guérir de ma nervosité, si je lui permettais les expériences nécessaires pour déterminer les substances métalliques sous 1 influence desquelles mes nerfs réagissaient spécifiquement. En attendant, il me conseilla, avec la plus grande tranquillité d’esprit, d’employer du lau-

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