ARRIVÉE A LONDRES (2 MARS 1S
toutes des prétentions des Zurichois. Je les laissai donc assez stupéfaits et, le 26 février, je me mis en route pour Londres.
Je passai par Paris où je m’arrêtai quelques jours sans voir personne que Kietz et son ami le docteur Lindemann, ce soi-disant faiseur de miracles. A Londres, le 2 mars, j’allai tout d'abord chez Ferdinand Praeger, ami d’enfance des frères Roeckel, qui me l’avaient dépeint d’une façon fort avantageuse. Praeger était établi à Londres depuis de longues années et je rencontrai en lui un homme excellent, mais trop infatué de lui-même pour le peu d’instruction qu’il possédait. Après avoir passé la première nuit chez lui, je choisis avec son aide un logis sur la Portland-Terrace, dans les environs du Regents-Park, dont mon premier séjour à Londres m’avait laissé un bon souvenir. Je me promis de passer, au printemps suivant, d’agréables semaines à proximité du parc dont les grands hêtres jetaient de l’ombre jusque dans la rue. Mais bien que je sois resté quatre mois à Londres, je n’ai rien vu de ce printemps, tant le climat nébuleux pesa sur mes impressions.
Praeger s’occupa de moi avec beaucoup de complaisance. Il m’accompagna dans les différentes visites que j’eus à faire, entre autres chez M. Costa, chef d’orchestre de l’Opéra italien. J’appris ainsi à connaître le généralissime de la musique londonienne, car Costa était en même temps directeur de la « Sacred Music Society » où l’on joue du Hændel et du Mendelssohn presque chaque semaine.
Puis, Praeger me conduisit chez son ami Sainton, pre-
SAINTON ET LUDERS
mier violon de l'orchestre de Londres. Celui-ci me reçut fort amicalement, et c'est par lui que je sus la singulière histoire de mon appel à Londres. Méridional de Toulouse à l'âme naïve et chaleureuse, Sainton avait comme commensal un Allemand pur sang, fils d'un musicien d'orchestre de Hambourg et nommé Luders. Celui-ci, d'apparence rébarbative, était pourtant très cordial de nature. Je fus extrêmement touché d'entendre de quelle manière le hasard avait fait de ces deux hommes des amis inséparables. Dans une tournée de virtuose, Sainton, venant de Saint-Pétersbourg, avait échoué à Helsingfors en Finlande. Là, poursuivi par le démon de la malchance, il ne voyait plus comment se tirer d'affaire, quand, sur l'escalier de son hôtel, il se trouva nez à nez avec ce timide et modeste fils du musicien municipal hambourgeois. Spontanément, Luders, qui s'était aperçu de l'embarras de Sainton, lui offrit son amitié en même temps que sa bourse. A partir de ce jour, ils ne se quittèrent plus ; ils firent des tournées en Suède et en Danemark et, après les aventures les plus singulières, gagnèrent le Havre, Paris, Toulon et se fixèrent finalement à Londres. Sainton obtint une place d’importance dans l'orchestre, tandis que Luders tâchait de gagner sa vie comme modeste maître de musique. Je les vis dans un oli appartement où ils vivaient en ménage uni, sans cesse remplis d'égards et d'affection l'un pour l'autre.
Or, ce Luders avait lu mes écrits sur l’art musical ; celui de V Opéra et le Drame , entre autres, lui avait fait pousser cette exclamation: « Mâtin ! Il y a quelque chose là dedans ! » C'est ainsi que Sainton avait été rendu attentif à