ARRIVÉE DE HANS CHEZ MOI
famille. Plutôt que de m'engager dans une voie fausse, je n'hésiterais pas à prendre une résolution extrême et à accepter la main qu'on me tendrait comme je lui tendais la mienne. Donc, si malgré la défense de son père, il persistait à venir me voir, il devait exécuter son projet aussitôt ma lettre reçue. Cari Ritter fut tout heureux de se charger de cette missive et de la porter à Hans afin qu'elle lui fût remise personnellement. Arrivé dans la propriété de M. de Bülow, il fit appeler son ami et l'emmena dans les champs où il lui donna à lire ce que j'avais écrit. Sur l'heure et tel qu'il était, Hans se décida à partir. Par la pluie et le vent, et la saison étant très rude, sans argent aussi, les deux amis firent le voyage à pied jusqu'à Zurich. Et un beau soir, ces jeunes gens entraient chez moi, exaltés, aventureux et portant sur leurs vêtements les traces de leur longue expédition pédestre. Ritter rayonnait de joie d'avoir si bien réussi dans sa mission et le jeune de Bülow me témoigna une reconnaissance passionnée. J'eus immédiatement conscience des grands devoirs qui m'incombaient envers lui et j'éprouvai une pitié sincère pour son excitation maladive. Pendant longtemps ces deux sentiments guidèrent ma conduite à son égard.
Pour commencer, il s'agissait de lui montrer un visage content et affectueux, afin de remonter son courage. Ses occupations furent bien vite réglées. Il entra comme associé dans le contrat théâtral de Cari et participa à ses modestes honoraires ; moi, je me portai garant pour tous les deux.
Dès le premier soir de spectacle, il lui fallut diriger un
li Ü LO W CHEF D'ORCHESTRE
vaudeville. Sans même savoir de quoi il s’agissait, Hans prit place au pupitre de direction et brandit son bâton avec un véritable plaisir et une grande sûreté. A l’instant, je fus rassuré de ce côté et perdis toute inquiétude sur les aptitudes du nouveau chef d’orchestre. Mais ]’eus peine à consoler Cari de la confusion où le jetait la constatation définitive de son impuissance comme musicien praticien. Je m’aperçus qu’à partir de ce jour un certain manque de confiance envers moi germa dans le cœur de ce jeune homme, si bien doué d’autre part, et ce sentiment devint même une antipathie secrète. Cependant il n’y avait pas moyen de le maintenir au poste^ que je lui avais procuré et de le laisser reprendre le bâton de directeur.
Une difficulté inattendue se présenta aussi dans la situation de Hans de Bülow : Ivramer et son personnel se croyaient en droit, depuis que je leur avais fait goûter de ma direction, de me rappeler constamment au pupitre. Plusieurs fois encore, je pris, en effet, la place de chef d’orchestre, en partie pour accréditer, par mon autorité auprès du public, la troupe d’opéra composée d’assez bons chanteurs ; en partie aussi pour servir de modèle à mes jeunes amis, spécialement à Bülow dont c était la vocation. Ce dernier, du reste, se montra absolument à la hauteur de sa tâche ; je pus donc déclarer bientôt et en toute conscience que je ne me sentais plus obligé de le remplacer en aucun cas. Mais une cantatrice que mes éloges avaient rendue arrogante, choisit ce moment pour créer des embarras à Hans et me força ainsi à reprendre la direction. Nous ne tardâmes pas à nous apercevoir de