ENTRETIENS AVEC BERLIOZ
que moi, n'y avait été attiré que par 1 appât de quelques guinées. Je m’aperçus de sa fatigue et de sa désespérance et j’éprouvai la plus profonde pitié pour cet artiste si supérieur à tous ses rivaux. Berlioz sembla apprécier ma joyeuse familiarité ; lui, d’ordinaire un peu renfermé, dégelait visiblement pendant les heures cordiales que nous passions ensemble. Il me raconta bien des détails amusants sur Meyerbeer et sur l’impossibilité d’échapper à ses flatteries lorsqu’il voulait obtenir un article élogieux. Avant la première de son Prophète, Meyerbeer avait donné l’habituel « dîner de la veille » et comme Beilioz s’excusait de ne pouvoir y assister, l’autre lui en avait fait d’amicaux reproches en le priant de racheter le chagrin qu’il lui causait par un « très joli article » sur son opéra. Berlioz déclarait qu’il n’y avait pas moyen de rien faire accepter contre Meyerbeer dans un journal parisien.
Il m’était moins facile de m’entretenir avec lui de questions artistiques plus spéciales, car je me heurtais toujours au Français s’exprimant en termes catégoriques et tranchants et si sûr de lui qu’il ne lui venait même pas à l’idée de n’avoir peut-être pas compris son interlocuteur. M’étant une fois amicalement échauffé et constatant avec surprise que je possédais la langue française, je cherchais à lui expliquer quel était, selon moi, le secret des « conceptions artistiques ». J’essayai de lui démontrer la force des impressions que la vie produit sur l’âme ; ces impressions nous tiennent enchaînés jusqu’à ce que nous puissions nous en délivrer en donnant une forme à ce que nous ressentons intimement, de sorte que cette création artistique ne nous parait pas