‹ Ma vie. III, 1850-1864Chapitre 92 sur 376 · ELLERTON ET L’ « UNIVERSITY CLUB · texte numérisé non relu

ELLERTON ET L’ « UNIVERSITY CLUB

être la conséquence d’impressions directes de la vie, mai bien le produit de nos facultés tirées de leur engourdissement par ces impressions mêmes, et dont l’expression nous fait l'effet d’une délivrance.

Berlioz eut un sourire d'intelligente condescendance et dit : « Nous appelons cela « digérer ». Mon étonnement fut grand à le voir comprendre si rapidement mes pénibles explications et cet étonnement répondit à la manière dont mon nouvel ami se comporta généralement envers moi. Je l'invitai à assister à mon dernier concert et au petit dîner d’adieu que je donnai chez moi à quelques intimes. Il ne resta pas longtemps à notre réunion et prétexta un malaise. Les autres ne me cachèrent pas qu’à leur avis Berlioz était vexé des adieux trop enthousiastes que venait de m’adresser le public.

Au fond, je ne tirai pas grand profit des quelques connaissances que je fis à Londres. J’eus plaisir à voir un M. Ellerton, bel homme agréable, beau-frère de lord Brougham, poète, ami des arts, et malheureusement aussi compositeur. Il s’était fait présenter à moi à l’un des concerts philharmoniques et, sans gêne aucune, m’avait souhaité la bienvenue en me disant qu’il espérait me voir refréner l’admiration exagérée que les Londoniens avaient pour Mendelssohn. C’est le seul Anglais qui me fit l’honneur d’une invitation. Il nous offrit, à moi et à mes bons amis, un dîner à 1’ « University Club », et j’appris à connaître à cette occasion le luxe de ces sortes d’établissements. Après nous être fort bien entretenus, nous pûmes constater le côté faible de cette hospitalité anglaise : comme une chose qui s’entendait de soi, mon

POTTER. — - MARC FARRINC

hôte se fît ramener chez lui par deux hommes qui le prirent chacun sous un bras : il n’eût pas été en état de traverser la rue sans leur aide.

Je fis aussi la connaissance d’un très aimable original nommé Potter, compositeur vieux genre dont on exécuta une symphonie sous ma direction. Elle m’avait séduit par ses proportions modestes et son contrepoint correct ; j’y goûtai plus de plaisir encore quand l’auteur, avec une timidité presque inquiète, déclara s’en rapporter entièrement à moi pour l’interprétation. Je dus positivement le forcer à me laisser donner son véritable mouvement à Yandante. Je lui prouvai ainsi que je trouvais celui-ci joli et intéressant. Lui avait si peu de confiance en son œuvre qu’il voulait presser le temps, crainte de devenir ennuyeux. Aussi rayonnait-il de joie et de gratitude quand il constata que cet andante, sous ma direction, lui valait de grands applaudissements.

J’aimais moins un certain M. Mac Farrinc, Écossais mélancolique et emphatique, dont les compositions étaient pourtant estimées très haut à ce que m’assura le comité de la Société philharmonique. Il paraissait posséder trop de fierté pour s’entendre avec moi sur l’exécution d’une de ses œuvres ; je fus donc bien aise qu’on mît de côté une de ses symphonies qui n’éveillait point ma sympathie et qu’on choisît une ouverture, Steeple-cJiase, dont le caractère sauvage et passionné me plaisait.

Les Wesendonck m’avaient recommandé à un commerçant nommé Beneke et à sa famille, afin qu’une « maison » au moins me fût ouverte à Londres. Leurs rares invitations me dérangèrent énormément, car pour y

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