CHAPITRE X
Le Rossignol Occidental m'avait dit un jour : « Sarah Bernhardt est une si grande artiste ! Quel dommage, ma chère, que ce ne soit pas une honnête femme ! Voyez Loïe Fuller. Ce n'est pas seulement une grande artiste ; c'est aussi une femme si pure ! Son nom n'a jamais été souillé d'aucune aventure scandaleuse avec un homme. »
Un soir elle amena Loïe Fuller à mon atelier. Naturellement je dansai pour elle et je lui expliquai toutes mes théories comme je faisais pour n'importe qui, comme j'aurais fait pour le plombier, s'il était entré. Loïe Fuller se déclara enthousiasmée, dit qu'elle partait le lendemain pour Berlin et me proposa de l'y rejoindre. Elle n'était pas seulement elle-même une grande artiste, mais elle servait aussi d'imprésario à Sada Yaco, dont l'art m'avait tant impressionnée. Elle eut l'idée d'organiser des concerts en Allemagne avec moi et Sada Yaco. J'étais trop ravie pour refuser. Il fut donc décidé que je rejoindrais Loïe Fuller à Berlin.
Le dernier jour, André Beaunier vint me dire adieu. Nous fîmes un dernier pèlerinage à Notre-Dame, et il m'accompagna jusqu'à la gare. Il m'embrassa au moment de partir avec sa réserve habituelle, mais il me
sembla voir derrière ses lunettes une lueur de tristesse.
A Berlin, je me fis conduire à l'Hôtel Bristol où, dans un appartement magnifique, je trouvai Loïe Fuller au milieu de son entourage. Une douzaine de* belles jeunes filles étaient près d'elle, qui tantôt lui caressaient les mains et tantôt l'embrassaient. Je me souvenais, dans ma simplicité, que ma mère, maigre l'amour certain qu'elle avait pour nous, nous caressait rarement, et j'étais véritablement stupéfaite de ces marques d'extrême affection, toutes nouvelles pour moi. Je m'assis à l'écart, étonnée d'entendre pour la première fois ces mots inconnus qui me semblaient être ici la monnaie courante des entretiens : « Ma jolie colombe, ma chérie, ma petite fille, mon amour... » Il y avait une atmosphère chaude et sensuelle que je n'avais jamais sentie auparavant.
La générosité de Loïe Fuller était sans limites. Elle sonna et commanda un dîner si somptueux que je ne pus m'empêcher de penser au prix extravagant qu'il devait coûter. Elle allait danser le soir au Jardin d'Hiver, mais je me demandais en la regardant comment elle pourrait faire, car elle paraissait souffrir de douleurs terribles dans la colonne vertébrale : son entourage charmant lui apportait de temps en temps des poches de glace et les plaçait entre son dos et le dossier de sa chaise. « Encore un peu de glace, ma chérie, disaitelle, il me semble que cela chasse le mal. »
Le soir même nous étions toutes dans une loge pour voir danser Loïe Fuller. Comment cette vision lumineuse avait-elle un rapport quelconque avec la malade douloureuse que nous venions de quitter ? Devant nos yeux elle se métamorphosait en orchidées multicolores, en fleurs de mer ondoyantes, en lys qui s'élevaient comme des spirales. C'était toute la magie de Merlin, une féerie de lumières, de couleurs, de formes fluides.
Quel extraordinaire génie I Loïe Fuller n'a jamais eu d'imitatrice qui pût approcher de son génie. J'étais en extase, mais je comprenais que cet art n'était qu'une ébullition soudaine de la nature, qui ne pourrait pas se répéter. Elle se transformait devant les yeux du public en mille images colorées. Spectacle incroyable I Impossible à décrire, à imiter ! Loïe Fuller personnifiait les couleurs innombrables, et les formes flottantes de la liberté. Elle était l'une des premières inspirations originales de la lumière et de la couleur. Je revins à l'hôtel, éblouie et transportée par cette merveilleuse artiste.
Le lendemain matin je sortis visiter Berlin pour la première fois. Moi qui avais rêvé de la Grèce et de l'art grec, je fut tout d'abord frappée par l'architecture.
— Mais c'est la Grèce ! m'écriai-je.
Pourtant, après avoir regardé de plus près, je compris que Berlin ne ressemblait pas à la Grèce. C'en était une transcription nordique. Les colonnes ne sont pas dans un ciel d'un bleu olympien. Elles représentent une conception de la Grèce due à des professeurs germains et pédants d'archéologie. Et quand je vis la garde sortir au pas de l'oie d'entre les colonnes doriques de la Potsdamaplatz, je rentrai au Bristol et je dis : « Geben sie mir ein Glas Bier. Ich bin mûde. »
Nous restâmes quelques jours à Berlin, puis, avec toute la troupe de Loïe Fuller, nous quittâmes l'Hôtel Bristol pour Leipzig. Nous partîmes sans nos bagages, et l'unique et modeste malle que j'avais amenée de Paris fut abandonnée là avec les autres. Je ne m'expliquais pas qu'une artiste à succès en fut réduite là. Après cette vie luxueuse de dîners au Champagne et d'appartements princiers, je ne pouvais comprendre pourquoi nous étions forcés de partir sans nos malles. Je découvris plus tard que tout cela était dû à Sada Yaco à qui Loïe Fuller servait d'imprésario. Elle avait
eu une série d'échecs, et les recettes de Loïe Fuller avaient été englouties pour couvrir le déficit.
Au milieu de ces apparitions irisées de nymphes 3t de naïades, il y avait une femme étrange en tailleur noir. Elle était timide, réservée, avec un visage aux traits fins et pourtant énergiques, avec les cheveux noirs rejetés en arrière, des yeux intelligents et tristes. Elle gardait invariablement les mains dans les poches de son vêtement. Elle s'intéressait à l'art, et parlait surtout avec éloquence de celui de Loïe Fuller. Elle circulait autour de la troupe brillante des papillons colorés comme quelque scarabée de l'ancienne Egypte. Je me sentis immédiatement attirée, mais je compris vite que son enthousiasme pour Loïe Fuller accaparait toute sa puissance d'émotion, et qu'elle n'en avait pas de reste pour moi.
A Leipzig comme à Berlin, j'assistai chaque soir, dans une loge, aux danses de Loïe Fuller : mon enthousiasme grandissait encore pour son art merveilleux et éphémère. Cette extraordinaire créature devenait fluide, devenait lumière, couleur et flamme, et finissait en une miraculeuse spirale de feu qui s'élevait vers l'Infini.
Une nuit, je fus éveillée vers les deux heures par des voix. Les voix étaient confuses, mais je reconnus celle d'un jeune fille rousse que nous appelions Nursey, parce qu'elle était toujours prête à nous soigner quand l'une de nous avait la migraine. Je compris que Nursey disait qu'elle allait aller à Berlin trouver une certaine personne afin de nous procurer assez d'argent pour nous rendre à Munich. Puis, dans le milieu de la nuit, la jeune fille aux cheveux roux s'approcha de moi, et m'embrassa passionnément en me disant d'une voix brûlante : « Je vais à Berlin. » Le voyage demandait deux heures et je ne saisissais pas pourquoi elle était si émue, si bouleversée, à l'idée de nous quitter. Elle revint bientôt avec l'argent nécessaire.
De Munich, nous voulûmes aller à Vienne. Une fois de plus nos fonds étaient insuffisants, et comme il paraissait impossible de nous en procurer, je me proposai pour aller demander du secours au consulat des États-Unis. Je dis qu'il nous fallait absolument aller à Vienne, et je fus si persuasive que nous pûmes faire le voyage. A Vienne, on nous donna à l'Hôtel Bristol un appartement luxueux, bien que nous fussions à peu près sans bagages. Mais là, en dépit de mon admiration pour l'art de Loïe Fuller, je commençai à me demander pourquoi j'avais laissé ma mère seule à Paris, et ce que je faisais dans cette troupe de jeunes personnes, fort belles sans doute, mais détraquées. Je n'avais pu qu'assister en spectatrice sympathisante, mais inutile, à tous les événements dramatiques de la tournée. On m'avait donné comme compagne de chambre la jeune fille rousse que nous appelions Nursey. Un matin, vers les quatre heures, Nursey se leva, alluma une bougie, et s'avança vers mon lit en disant : « Dieu m'a ordonné de vous étouffer. »
J'avais entendu dire qu'il ne faut jamais contrarier les gens pris de folie. Malgré ma terreur, je pus assez me dominer pour répondre : « C'est très bien, mais laissez-moi d'abord faire ma prière. »
— Bon, reprit-elle en consentant, et elle posa la bougie sur une petite table qui se trouvait près de mon lit. Je me glissai hors de mon lit et, comme si le diable avait été à mes trousses, j'ouvns la porte, je courus à travers les longs corridors, je bondis en bas du large escalier, j'entrai dans le bureau de l'hôtel, toujours en chemise de nuit, avec mes cheveux bouclés qui flottaient derrière moi, et je criai : « Elle est folle. » Nursey était sur mes pas. Six commis de l'hôtel se jetèrent sur elle et la tinrent prisonnière jusqu'à l'arrivée des médecins. Le résultat de leur consultation fut pour moi si embarrassant que je décidai de télégraphier à ma
mère de venir à Vienne. Elle vint, en effet, et quand je lui eus dit mes impressions sur les gens au miliev de qui je vivais, nous décidâmes de quitter Vienne.
Il arriva que, pendant mon séjour à Vienne avec Loïe Fuller, je dansai un soir au Kunstler Haus pour les artistes. La seule femme de toute la salle était Loïe Fuller. Tous les hommes étaient venus avec chacun un bouquet de roses rouges, et quand je dansai la Bacchanale, je fus complètement recouverte de roses rouges. Ce soir- là, il y avait dans l'assistance un imprésario hongrois, qui s'appelait Alexander Gross. Il vint vers moi et me dit : « Quand vous voudrez assurer votre avenir, venez me voir à Budapest. »
Si bien que, quand je me sentis épouvantée par mon entourage et que je désirai m 'enfuir de Vienne avec ma mère, nous pensâmes tout naturellement à l'offre de M. Gross, et nous allâmes à Budapest dans l'espoir d'y trouver un avenir plus brillant.
Il me proposa un contrat pour trente soirées au théâtre Urania ; je devais danser seule. C'était la première fois que j'avais un engagement pour danser dans un théâtre et j'hésitais. Je lui dis : « Ma danse est pour l'élite, pour les artistes, les sculpteurs, les peintres, les musiciens, mais non pour le grand public. » Mais Alexander Gross protesta, disant que les artistes formaient le public le plus difficile, et que, s'ils avaient aimé ma danse, le public l'aimerait cent fois plus encore. Je me laissai convaincre, je signai l'engagement et les prophéties d'Alexander Gross se réalisèrent. La première soirée au théâtre Urania fut un triomphe indescriptible. Trente soirs de suite je dansai devant une salle comble.
Ah ! Budapest ! C'était le mois d'avril. C'était le printemps ! Peu de temps après mes débuts nous fûmes invitées un soir par Alexander Gross à souper dans un restaurant où jouaient des tziganes. Ah ! la musique des
tziganes ! C'était le premier éveil de mes jeunes sens. Comment s'étonner qu'avec une telle musique je sentisse éclore mes émotions naissantes. Existe-t-il ailleurs une musique comme celle-là, comme cette musique de tziganes qui jaillit du sol de la Hongrie ? Des années après, je causais un jour avec John Wanamaker. Nous étions dans son magasin, au rayon des gramophones, et il me faisait remarquer l'extraordinaire musique que produisaient ses instruments. Mais je lui dis : « Toutes ces machines si finement construites, créées par d'habiles inventeurs, ne remplaceront jamais la musique tzigane d'un seul paysan de Hongrie, jouant sur les routes poudreuses de son pays. Un seul tzigane vaut tous les gramophones du monde ! »