CHAPITRE XI
Éclatant de sève printanière, la magnifique ville de Budapest commençait à se couvrir de fleurs. Sur les collines, de l'autre côté du fleuve, les lilas embaumaient dans tous les jardins. Chaque soir l'exubérant public hongrois m'acclamait avec frénésie et les spectateurs me jetaient leur coiffure sur la scène en criant « Bravo! » Un soir, revoyant en pensée le fleuve que j'avais aperçu le matin même couler en brillant au soleil, je fis signe au chef d'orchestre et j'improvisai à la fin de la représentation le Danube Bleu de Strauss. L'effet fut celui d'une décharge électrique. Toute la salle était debout, dans un tel délire d'enthousiasme que je dus reprendre la valse plusieurs fois avant que le public consentît à montrer moins de folie.
Ce soir-là, il y avait dans la salle, criant « Bravo » avec les autres, un jeune Hongrois au visage et à la démarche de dieu, qui devait transformer la chaste nymphe que j'étais en bacchante déchaînée. Tout conspirait à cette métamorphose, le printemps, la. douceur des nuits au clair de lune, et quand nous quittâmes le théâtre, le parfum de l'air lourd des senteurs du lilas. L'enthousiasme du public et mes premiers soupers en compagnie de gens insouciants et sensuels, la musique
des tziganes, la goulache hongroise relevée de paprika, et les lourds vins de Hongrie (c'étaient les premiers repas véritables que je prenais, les premières fois que je goûtais l'excitation de la bonne chère), tout contribua à me faire voir en mon corps autre chose qu'un instrument destiné à exprimer l'harmonie sacrée de la musique. Mes seins, qui jusqu'alors étaient à peine formés, commencèrent à se développer et l'étonnement que j'éprouvais me charmait et m'embarrassait à la fois. Mes hanches, qui me donnaient la veille encore une allure de garçon, s'arrondirent, et, par tout mon être je ressentais une imrjtiense impression d'attente, un appel qui montait en moi et dont le sens n'était que trop clair : je ne pouvais plus dormir la nuit, je me retournais, je m'agitais, fiévreuse et douloureuse. Un après-midi, dans une réunion d'amis, je vis, au-dessus d'un verre de tokay doré, deux grands yeux noirs qui brillaient, et dont la flamme pénétrait en moi, si chargée d'ardente adoration et de passion hongroise que tout le sens du printemps à Budapest se trouvait dans ce seul regard. L'homme était grand, d'une stature magnifique ; il avait des cheveux bouclés admirables d'un noir adouci de reflets bleus. Il aurait pu poser pour le David de Michel-Ange. Quand il souriait, entre ses lèvres rouges et sensuelles, luisaient de solides dents blanches. Dès notre premier regard toute la puissance d'attraction que nous possédions se rua hors de nous pour une folle étreinte. Dès le premier regard nous étions déjà nus dans les bras l'un de l'autre et aucune puissance terrestre n'aurait pu nous arrêter.
— Votre visage est comme une fleur. Vous êtes ma fleur, dit-il Et il répéta plusieurs fois : « Ma fleur » (usant d'un mot hongrois qui voulait dire aussi « Mon ange. ») Il me donna un petit carré de papier qui portait ces mots : « Loge pour le Kôniglisch Nationales Theater. » Nous allâmes le soir même, ma mère et moi,
le voir jouer Roméo. C'était un excellent acteur, et il devint par la suite le plus grand artiste de Hongrie. Son interprétation de la flamme juvénile de Roméo acheva de me conquérir. J'allai le trouver après la représentation dans sa loge. Toute la troupe me regardait avec des sourires curieux. Tout le monde semblait déjà savoir et se réjouir. Seule une des actrices paraissait fort peu satisfaite. Il nous accompagna, ma mère et moi, jusqu'à notre hôtel, où Ton nous servit un léger souper, car les acteurs ne dînent jamais avant le théâtre.
Un peu plus tard, alors que m«a mère me croyait endormie, je revins trouver Roméo dans le salon de notre appartement, qui était séparé de notre chambre par un long corridor. Alors il me dit qu'il avait ce soir-là modifié son interprétation du rôle. « Jusqu'à présent, dit-il, je sautais par-dessus le mur et je commençais aussitôt à déclamer d'une voix ordinaire r
Il se moque des cicatrices, celui qui n'a jamais reçu de
y [blessures.
Mais quelle douce lumière luit à cette fenêtre ? Voici l'Orient et Juliette est le Soleil. "n
« Mais ce soir, vous vous en souvenez, j'ai murmuré ces mots comme s'ils m 'étouffaient, car, depuis que je vous ai rencontrée, je sais comment l'amour doit transformer la voix de Roméo. Et je ne le sais que d'aujourd'hui. Car, Isadora, vous m'avez fait comprendre pour la première fois ce qu'était l'amour de Roméo. Désormais je jouerai le rôle tout autrement. » Et il se leva et il me répéta tout le rôle, scène par scène, en s'arrêtant souvent pour dire : « Oui, je vois, maintenant que Roméo aime vraiment, voilà comme il doit parler, et non comme je l'imaginais quand j'ai commencé à jouer le rôle. Maintenant je sais. Ah !... ado-
rable enfant au visage de fleur, vous m'avez inspiré. Votre amour va faire de moi un grand artiste. » Et il me déclama le rôle de Roméo jusqu'à ce que l'aurore parût à la fenêtre.
Je le regardais et je l'écoutais, transportée. De temps en temps je me risquais même jusqu'à lui donner la réplique, jusqu'à lui suggérer un geste, et, dans la scène du moine, nous nous agenouillâmes tous les deux et nous jurâmes fidélité jusqu'à la mort. Ah ! jeunesse, printemps, et Budapest, et Roméo ! Quand je me souviens de vous, tout cela ne me paraît pas si lointain ; il me semble que cela date de la dernière nuit.
Un soir, après son théâtre et le mien, nous allâmes dans le salon à Tinsu de ma mère, qui croyait que je dormais.
Au début Roméo était heureux simplement de me réciter ses rôles, de parler de son art et du théâtre ; j'étais heureuse de l'écouter. Mais peu à peu je remarquai qu'il paraissait troublé, parfois même bouleversé et sans voix. Il serrait les poings, semblait subitement malade, et alors je voyais son beau visage se congestionner, ses yeux s'enflammer : ses lèvres se gonflaient et il lui arriva de les mordre jusqu'au sang. Je me sentais troublée moi aussi, la tête me tournait et un désir irrésistible de l'étreindre plus étroitement montait en moi, jusqu'à ce qu'un soir, perdant tout contrôle de lui-même et comme pris de furie, il m'emportât sur le canapé. Épouvantée, ravie d'extase, puis criant de douleur, je fus initiée au geste de l'amour. J'avoue que mes premières impressions furent une horrible frayeur, une douleur atroce, comme si l'on m'avait arraché plusieurs dents à la fois, mais la grande pitié que m'inspiraient les souffrances qu'il semblait lui-même ressentir m'empêcha de fuir ce qui ne fut d'abord qu'une mutilation et une torture.
Le matin même, à l'aube, nous quittions ensemble
l'hôtel, et, prenant dans la rue une voiture à deux chevaux, nous partions dans la campagne à plusieurs kilomètres de la ville. Nous nous arrêtâmes à la cabane d'un paysan dont la femme nous donna une chambre avec un lit à colonnes à l'ancienne mode. Ce qui n'était alors pour moi qu'une expérience douloureuse reprit au milieu de mes gémissements et de mes cris de martyre. Nous restâmes là toute la journée, Roméo apaisant souvent mes cris et séchant mes larmes. La représentation que je donnai le soir fut, je le crains, bien mauvaise, car je me sentais comme estropiée. Pourtant, quand je revis Roméo dans notre salon, il était dans un tel état de joie et d'exaltation que je me sentis payée de toutes mes souffrances et que je n'eus plus qu'un désir : recommencer ; surtout quand il m'eut dit d'une voix tendre que ma douleur cesserait et que je connaîtrais enfin ce qu'est sur terre le Paradis. Prophétie qui d'ailleurs se réalisa bientôt.