CHAPITRE II
Comme ma mère avait divorcé quand je n'étais encore qu'un bébé, je n'avais jamais vu mon père. Un jour que je demandais à Tune de mes tantes si je n'avais jamais eu de papa, elle me répondit : « Ton père était un démon qui a ruiné l'existence de ta mère. » Dès lors, je me le représentai toujours comme un de ces diables qu'on voit dans les livres d'images, avec des cornes et une queue, et quand, à l'école, les autres enfants parlaient de leur père, je demeurais silencieuse.
J'avais environ huit ans, et nous habitions deux pièces très nues au troisième étage. Un jour, entendant sonner à la porte d'entrée, je courus dans le hall. Et là, je vis un beau monsieur avec un chapeau haut de forme qui me dit :
— Pouvez-vous me dire où habite madame Duncan ?
— C'est moi la petite fille de madame Duncan, répondisse.
— Voilà donc ma petite princesse Pug ! dit le monsieur inconnu. (C'était le nom qu'il me donnait quand j'étais toute petite.) Et il me prit dans ses bras, me couvrant de larmes et de baisers. J'étais fort étonnée de ses façons, et je lui demandai qui il était. A quoi il répondit en pleurant : « Je suis ton père. »
MA yiE 23
Je fus enchantée de cette nouvelle, et je courus l'annoncer :
— Il y a un homme qui dit qu'il est mon père. Ma mère se leva, très pâle et très agitée, et, s'étant
retirée dans la pièce voisine, elle ferma la porte à clé derrière elle. L'un de mes frères se cacha sous le lit, l'autre dans un placard, tandis que ma sœur était prise d'une violente crise de nerfs.
— Dis-lui de s'en aller, dis-lui de s'en aller, criaientils tous. J'étais au comble de l'étonnement, mais comme j'étais une petite fille très polie, je retournai dans le hall et je dis :
— Ma famille n'est pas bien à son aise, et ne peut vous recevoir.
Sur quoi l'inconnu me prit par la main et me demanda de faire une promenade. Nous descendîmes dans la rue et je trottais à son côté dans un état de ravissement ébahi à l'idée que ce beau monsieur était mon père et qu'il n'avait aucun des attributs diaboliques que je m'étais toujours représentés.
Il me mena chez un glacier et me bourra de glaces et de gâteaux. Je revins à la maison dans un état d'exaltation joyeuse, mais je trouvai ma mère, mes frères et ma sœur terriblement abattus.
— C'est un homme absolument charmant et il reviendra demain pour me payer encore des glaces, leur dis-je.
Mais on refusa de le voir, et, peu après, il retourna dans son autre famille à Los Angeles.
A la suite de cet épisode, je ne revis pas mon père de plusieurs années. Puis il reparut tout à coup. Cette fois, ma mère consentit à le voir, et il nous fît cadeau d'une belle maison qui avait une salle de danse, un terrain de tennis, une grange et un moulin. C'est que mon père avait fait fortune pour la quatrième fois. II avait déjà dans sa vie réussi trois fois et s'était trois
fois ruiné. Cette quatrième fortune disparut à son tour, emportant avec elle la maison et le reste. Mais pendant les quelques années que nous vécûmes dans cette maison, elle fut pour nous un refuge, un havre entre deux traversées orageuses.
Avant qu'il fût ruiné pour la quatrième fois, je vis mon père de temps en temps ; il me révéla qu'il était poète, et j'appris à l'apprécier. Parmi ses poèmes, il y en avait un qui était une sorte de prophétie de toute ma carrière.
Je rapporte ici quelques traits de l'histoire de mon père parce que ces impressions de mon enfance eurent sur ma vie une extraordinaire influence. D'un côté je me nourrissais l'esprit de romans sentimentaux, de l'autre j'avais sous les yeux un exemple vivant d'union dans le mariage. Toute mon enfance semblait dominée par l'ombre de ce père mystérieux dont personne ne voulait parler, et le mot terrible de « divorce » était imprimé sur la plaque sensible de mon esprit. Comme je ne pouvais demander d'explications à personne, j'essayais de raisonner et de comprendre par moi-même. La plupart des romans que je lisais se terminaient par un mariage et dans un état de félicité si absolue qu'il était inutile de continuer le récit. Mais dans certains de ces livres, et notamment dans l'Adam Bede de George Eliot, il y a une jeune fille qui ne se marie pas, un enfant qui vient sans qu'on le demande, et un terrible déshonneur qui s'abat sur la pauvre mère. J'étais profondément émue par l'injustice de cet état de choses dont souffraient les femmes, et, rapprochant de mes lectures l'histoire de mon père et de ma mère, je décidai une fois pour toutes que je consacrerais ma vie à combattre le mariage, à lutter pour l'émancipation des femmes, pour le droit de toutes les femmes à avoir un ou plusieurs enfants quand elles le voudraient, et à conserver leur droit et leur honneur. Ce sont des idées qui peuvent
paraître étranges chez une petite fille de douze ans, mais les circonstances de la vie m'avaient rendue précoce.
Je me renseignai sur les lois relatives au mariage, et je fus indignée d'apprendre la condition d'esclaves qui est faite aux femmes. Je commençai à observer le visage des femmes mariées amies de ma mère, et je vis que sur chacun d'eux il y avait la marque du monstre aux yeux verts et les stigmates de l'esclavage. Je fis vœu de ne jamais m 'abaisser à cet état dégradant. C'est un vœu auquel je suis toujours restée fidèle, bien qu'il dût m'en coûter une rupture avec ma mère et l'incompréhension du monde. L'une des meilleures réformes qu'ait faites le gouvernement des Soviets a été d'abolir le mariage. Deux êtres écrivent leur nom sur un livre et, sous la signature, est imprimée cette phrase : « Cette signature n'implique aucune responsabilité pour l'une ou l'autre des parties, et peut être annulée sur la simple demande de l'une d'elles. » Un tel mariage est la seule convention à laquelle une femme affranchie puisse consentir, et c'est la seule forme de mariage à laquelle j'aie jamais souscrit.
J'imagine qu'aujourd'hui mes idées sont plus ou moins celles de toutes les femmes affranchies, mais, il y a vingt ans, mon refus de me marier et l'exemple que je donnais par moi-même du droit pour une femme d'avoir des enfants sans être mariée, suscitèrent une indignation générale. Les choses ont changé, et il s'est fait dans nos esprits une révolution telle que toutes les femmes intelligentes seront, j'imagine, d'accord avec moi pour admettre que la morale impliquée par le code du mariage constitue une règle qu'il est impossible à une femme affranchie de reconnaître. Si, malgré cela, des femmes intelligentes continuent de se marier, c'est simplement parce qu'elles n'ont pas le courage de leurs convictions, et si l'on parcourt une liste des divorces de
ces dix dernières années, on verra que ce que je dis est vrai.
De nombreuses femmes à qui j'ai prêché la doctrine de la liberté ont eu la faiblesse de me répondre : « Mais qui prendra soin des enfants ? » Il me semble que si la cérémonie du mariage est nécessaire pour assurer l'éducation des enfants, alors c'est que vous épousez un homme que vous soupçonnez pouvoir refuser, dans certaines circonstances, de subvenir aux besoins de ses enfants, et c'est un contrat assez vil que vous acceptez. Vous épousez un homme que vous suspectez dès le début d'être un misérable. Je n'ai pas des hommes une si triste opinion que de croire que la majorité d'entre eux soit composée d'aussi lamentables spécimens d'humanité.
En tout cas, il est certain que si l'humanité doit faire des progrès, ce sera l'État qui aura la charge des enfants. Il m'a toujours paru monstrueux qu'un État puisse permettre que des enfants meurent de froid et de faim. J'ai l'impression qu'avant longtemps tous les gouvernements comprendront et prendront soin des enfants, et non seulement de leur corps, mais aussi de leur esprit et de leur âme. Alors mon idéal de la danse sera naturellement enseigné à tous les enfants dans l'État.
C'est grâce à ma mère que nos existences d'enfants furent imprégnées de musique et de poésie. Le soir elle s'asseyait au piano et jouait pendant des heures ; nous n'avions pas d'heures fixes pour nous lever ou pour aller nous coucher, nous n'avions pas de discipline. Je crois même que ma mère nous oubliait totalement, perdue dans sa musique ou dans les vers qu'elle déclamait, ignorant tout ce qui était autour d'elle. L'une de ses sœurs, notre tante Augusta, avait elle aussi beaucoup de talent. Elle nous rendait souvent visite^ et elle
organisait de petites représentations privées. Elle était fort belle avec des yeux noirs et des cheveux noirs, et je la vois encore en Hamlet avec une culotte de velours noir. Elle avait une belle voix et elle aurait pu faire une grande carrière de chanteuse, si tout ce qui touchait le théâtre n'avait pas été regardé par son père et sa mère comme relevant du domaine de Satan. Je me rends compte maintenant combien toute sa vie fut ruinée par ce qu'il serait difficile d'expliquer aujourd'hui — l'esprit puritain de l'Amérique. Les premiers colons qui vinrent s'établir en Amérique apportèrent avec eux une atmosphère morale qui ne s'est jamais entièrement dissipée. Leur force de caractère s'imposa à ce pays primitif, domptant les hommes, les Indiens, et les animaux sauvages. Mais ils ne cessèrent jamais de vouloir se dompter eux aussi, et du point de vue artistique les résultats furent désastreux.
Dès sa plus tendre enfance, ma tante Augusta avait été étouffée par cet esprit puritain. Sa beauté, sa spontanéité, sa voix splendide, tout fut en elle annihilé. Pour quelle raison les hommes de ce temps s'écriaient-ils : « Je préférerais voir ma fille morte que de la voir faire du théâtre » ? Il est à peu près impossible de comprendre ce sentiment d'horreur aujourd'hui, où les grandes actrices sont admises dans les cercles les plus fermés, surtout dans le Middle-West. Les puritains modernes arriveraient à rendre acides les pommes mêmes du Paradis Terrestre.
C'est, j'imagine, à cause de notre sang irlandais, qu'enfants nous étions toujours en révolte contre la tyrannie puritaine.
L'un des premiers résultats de notre emménagement dans la grande maison que notre père nous avait donnée, fut de permettre à mon frère Augustin de monter un théâtre dans la grange. Je me rappelle qu'il coupa un morceau du tapis de fourrure qui était dans le salon
pour se faire la barbe de Rip Van Winkle, dont il composa le rôle de façon si réaliste que, du fond de la salle, j'éclatai en sanglots. Nous étions tous follement émus et nous ne voulions pas qu'on nous calmât.
Le petit théâtre grandit et devint célèbre dans le voisinage. Plus tard cette réussite nous donna l'idée d'organiser une tournée le long de la côte. Je dansais, Augustin récitait des vers, et par la suite nous montâmes une comédie où Ëlizabeth et Raymond avaient également un rôle. Bien que je n'eusse alors que douz€ ans et que les autres n'en eussent pas vingt, ces tournées le long de la côte, à Santa Clara, Santa Rosa, Santa Barbara, etc., eurent un grand succès.
La note dominante de mon enfance était un perpétuel esprit de révolte contre l'étroitesse de la Société dans laquelle nous vivions, contre le rétrécissement de la vie, ainsi qu'un désir toujours plus vif de m'échapper vers l'est, vers un monde que j'imaginais plus large. Que de fois j'ai harangué ma famille et mes amis pour conclure en disant : « Il faut que nous partions, nous ne pourrons jamais rien faire ici. »
De toute la famille c'était moi la plus courageuse, et quand il n'y avait plus rien à manger à la maison, c'était moi la volontaire qu'on envoyait chez le boucher et qui, par des ruses de guerre, obtenait des côtelettes sans payer. J'étais la seule qu'on envoyât chez le boulanger pour négocier un renouvellement de crédit. J'éprouvais un véritable plaisir aventureux à faire ces excursions, surtout quand je réussissais, ce qui m'arrivait d'ailleurs généralement. Je rentrais à la maison en dansant de joie, chargée de mon butin et sentant en moi une âme de voleur de grand chemin. C'était là une excellente éducation, car en apprenant à enjôler les bouchers féroces, j'apprenais les moyens qui m'ont permis par la suite d'affronter la férocité des directeurs de théâtres.
Je me rappelle un jour où, toute petite encore, je trouvai ma mère en train de pleurer sur quelque ouvrage qu'elle avait tricoté pour un magasin et qu'on lui avait refusé. Je lui pris la corbeille des mains, puis, mettant sur ma tête l'un des bonnets tricotés et enfilant une paire de mitaines qu'elle avait faites, je m'en allai les colporter de porte en porte. Je vendis tous mes articles et je rapportai à la maison deux fois plus d'argent que ma mère n'en aurait reçu de son marchand.
Quand j'entends des pères de famille dire qu'ils travaillent pour laisser quelque chose à leurs enfants, je me demande s'ils se rendent compte qu'ils retirent ainsi de la vie de ces enfants tout esprit d'aventure. Chaque dollar qu'ils leur laissent contribue à les rendre plus faibles. Le meilleur héritage qu'on puisse laisser à un enfant est de lui permettre de faire son chemin à lui tout seul.
Le hasard de nos leçons nous fît pénétrer, ma sœur et moi, dans les maisons les plus riches de San Francisco. Je n'enviais pas les enfants que j'y voyais ; j'avais pitié d'eux au contraire. Je m'étonnais de tout ce que leur vie avait de rétréci et de stupide et, en comparaison de ces enfants de millionnaires, il me semblait être mille fois plus riche de tout ce qui fait la valeur de la vie.
Notre réputation de professeurs de danse grandissait. Nous appelions notre méthode un système nouveau, mais, à vrai dire, il n'y avait pas de système. Je suivais ma fantaisie et j'improvisais, enseignant tous les gestes jolis qui me passaient par la tête. L'une de mes premières danses fut un poème de Longfellow : « J'ai tiré une flèche dans le ciel. » Je récitais le poème et j'enseignais aux enfants à en suivre le sens par des gestes et des mouvements. Le soir ma mère nous accompagnait au piano pendant que je composais des danses.
Une excellente vieille dame qui venait souvent passer
la soirée avec nous, et qui avait vécu à Vienne, disait que je lui rappelaisJFanny Essler. « Isadora, disait-elle, sera une autre Fanny Essler », et cette prédiction me faisait faire des rêves ambitieux. Elle conseilla à ma mère de me mener à un célèbre maître de ballet à San Francisco, mais ses leçons ne me plurent pas» Quand le professeur me disait de me tenir sur mes pointes je lui demandais pourquoi. Il répliquait : « Parce que c'est beau », mais je lui disais que c'était laid et contre nature. Si bien qu'après la troisième leçon je quittai la classe pour n'y jamais revenir. La gymnastique raide et vulgaire qu'il appelait de la danse n'avait fait que déranger mon rêve. Je rêvais d'une danse différente. Je ne savais pas au juste ce qu'elle serait, mais je m'avançais à tâtons vers un monde invisible où je devinais que je pourrais pénétrer si j'en trouvais la clé. Mon art était déjà en moi quand j'étais petite fille, et c'est grâce à l'esprit héroïque et aventureux de ma mère qu'il ne fut pas étouffé.
Tout ce qu'un enfant fera dans sa vie doit être commencé quand il est encore très jeune. Je me demande combien de parents comprennent que la prétendue éducation qu'ils donnent à leurs enfants les conduit seulement à la banalité et les empêche de faire quelque chose de beau et d'original. Et pourtant j'imagine que tout est comme il doit être, sans quoi comment trouverait-on les milliers de calicots et de commis de banque qui paraissent indispensables à la vie civilisée ?
Ma mère avait quatre enfants. Peut-être, par un système d'autorité et d'éducation, aurait-elle pu faire de nous des citoyens d'esprit pratique et capables de réussir ; quelquefois elle se lamentait : « Pourquoi faut-il que tous les quatre soient des artistes et que pas un n'ait l'esprit pratique ? Mais c'était son esprit à elle, tout de beauté et de mouvement, qui avait fait de nous des artistes. Ma mère n'avait aucun souci des choses
matérielles, et elle nous enseignait à mépriser la possession des biens de toute espèce. C'est à son exemple que je n'ai jamais porté un bijou de ma vie. Elle nous enseignait que tous les biens matériels sont des entraves.
Une fois que j'eus quitté l'école, je me mis à lire énormément. Il y avait une bibliothèque publique à Oakland, où nous habitions alors, et, en dépit de !a distance, j'y allais et j'en revenais en courant, en dansant ou en sautant. La bibliothécaire était une femme très étrange et très belle, une poétesse de Californie qui s'appelait Ina Coolbrith. Elle encourageait mes lectures, et elle avait l'air satisfait quand je lui demandais de beaux livres. Elle avait des yeux splendides qui brillaient d'ardeur et de passion. Par la suite j'appris qu'autrefois mon père en avait été fort épris. Elle fut évidemment la grande passion de sa vie, et c'est probablement par un invisible fil psychologique que j'étais attirée vers elle.
Je lus à cette époque toutes les -œuvres de Dickens, de Thackeray, de Shakespeare, sans compter des milliers de romans, bons ou mauvais, livres inspirés ou pacotille; je dévorais tout. Je veillais jusqu'à l'aube, à la lumière de bouts de chandelles que j'avais réunis dans la journée. Je me mis aussi à composer un roman vers cette époque, j'éditai un journal, écrivant tout moi-même, les éditoriaux, les contes et les nouvelles locales. En plus de cela je tenais mon journal particulier, pour lequel j'avais inventé un langage secret. Car j'avais alors un grand secret : j'étais amoureuse.
En dehors de nos classes d'enfants, nous avions pris, ma sœur et moi, quelques élèves plus âgés, à qui nous enseignions ce qu'on appelait alors les danses de société, la valse, la mazurka, la polka, etc., et parmi ces élèves il y avait deux jeunes gens. L'un était médecin et l'autre pharmacien. Le pharmacien était
extraordinairement beau et il avait un nom charmant, Vernon. J'avais alors onze ans, mais je paraissais davantage avec mes cheveux relevés et mes jupes longues. Comme les héroïnes de Rita, j'écrivais dans mon journal que j'aimais à la folie, à la passion, et je le croyais. Je ne sais si Vernon s'en rendait compte. J'étais trop timide à cet âge-là pour déclarer ma flamme. Nous allions dans des bals où il dansait presque toutes les danses avec moi, et, une fois rentrée, je veillais jusqu'à l'aurore pour confier à mon journal les frissons terrifiants que j'avais ressentis quand je flottais — comme je disais — dans ses bras. Pendant la journée il travaillait chez un droguiste de la Grande-Rue, et je faisais des kilomètres à pied pour avoir la joie de passer, ne fût-ce qu'une fois, devant sa boutique. Quelquefois, je trouvais assez de courage pour entrer lui dire : « Comment allez-vous ? » Je découvris aussi la maison où il habitait, et, le soir, je me sauvais en courant, pour voir la lumière à sa fenêtre. Cette passion dura deux ans, et m'a fait, je crois, profondément souffrir. Au bout des deux ans, il nous annonça qu'il allait se marier avec une jeune fille de la bourgeoisie d'Oakland. Je confiai à mon journal mon atroce désespoir, et je me rappelle le jour de la cérémonie et ce que j'éprouvai quand je le vis descendre le bas-côté de l'église avec une simple jeune fille en voile blanc à son bras. Je ne le revis plus jamais.
Pourtant la dernière fois que j'ai dansé à San Francisco, je vis entrer dans ma loge un homme à cheveux blancs, mais qui paraissait encore jeune et extrêmement beau. Je le reconnus aussitôt. C'était Vernon. Je pensais qu'après tant d'années j'allais pouvoir lui dire la passion de ma jeunesse. Je pensais que cela l'amuserait, mais il fut épouvanté, et me parla de sa femme, la simple jeune fille, qui est toujours vivante, semble-t-il, et à qui va toujours toute son affection.
Comme la vie de certaines gens peut être simple 1 Tel fut mon premier amour. J'étais amoureuse à la folie, et je crois que depuis lors je n'ai jamais jamais cessé d'aimer à la folie. A l'heure actuelle, je suis convalescente, je me relève de ma dernière attaque, qui semble avoir été violente et désastreuse. Je suis pour ainsi dire à l'entr'acte qui précède l'acte final. A moins que le spectacle ne soit terminé ! Je voudrais publier ma photographie et demander à mes lecteurs ce qu'ils en pensent.