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CHAPITRE III

En arrivant à New-York, j'eus l'impression qu'il y avait là plus de beauté et plus d'art qu'à Chicago. Et puis j'étais heureuse d'être une fois de plus au bord de la mer. Je me suis toujours sentie étouffée dans les villes de l'intérieur.

Nous descendîmes dans une pension de famille de l'une des rues qui donnent sur la Sixième Avenue. Il y avait là une étrange collection de gens. Comme les Bohémiens, ils semblaient n'avoir qu'une chose en commun : aucun ne pouvait payer sa note et ils vivaient sous la menace constante d'être mis dehors.

Un matin je me présentai à la porte du théâtre Augustin Daly. Je fus admise en la présence du grand homme. Je voulus lui expliquer mes idées, mais il paraissait fort absorbé.

— Nous avons amené de Paris, dit-il, la grande étoile Jane May. Il y a un rôle pour vous si vous pouvez jouer la pantomime.

La pantomime ne m'a jamais paru un art. Le mouvement est une expression lyrique des sentiments qui n'a rien à faire avec les paroles, et dans la pantomime, on substitue les gestes aux paroles, si bien que ce n'est plus ni l'art du danseur ni celui de l'acteur, mais que le

genre demeure à mi-chemin, désespérément stérile. Je n'avais pourtant qu'à accepter le rôle. Je l'emportai pour l'étudier à la maison, mais il me paraissait stupide, indigne de mon idéal et de mes ambitions.

La première répétition fut une épouvantable désillusion. Jane May était une petite dame d'un caractère extrêmement violent à qui toutes les occasions étaient bonnes pour se mettre en colère. Quand on me dit que je devais la montrer du doigt pour dire «< vous », mettre ma main sur mon oœur pour dire « amour », et me frapper violemment la poitrine pour dire « moi », tout cela me parut d'un ridicule achevé. Et comme je n'y mettais aucune conviction, je le fis si mal que Jane May s'en déclara indignée. Elle se tourna vers M. Daly et lui expliqua que je n'avais pas Je moindre talent, que je ne pouvais décemment pas assumer le rôle, Quand j'entendis cela, je compris que nous allions tous échouer dans une ignoble pension de famille à la merci d'une propriétaire impitoyable. Je revoyais en esprit une petite choriste qu'on avait renvoyée la veille sans même lui rendre sa valise, et à ce souvenir les larmes me montèrent aux yeux et coulèrent le long de mes joues. J'imagine que j'avais l'air tragique et misérable, car M. Daly prit une expression plus bienveillante. Il me tapota l'épaule et dit à Jane May :

— Vous voyez, elle est très expressive, quand elle pleure. Elle se fera.

Mais les répétitions étaient pour moi un martyre. On me faisait faire des mouvements que je jugeais vulgaires et stupides et qui n'avaient aucun rapport vrai avec la musique qui les accompagnait. Mais la jeunesse s'adapte facilement et je finis par entrer dans l'esprit du rôle.

Jane May jouait le rôle de Pierrot avec qui j'avais une scène d'amour. En trois mesures successives, je devais m 'approcher de Pierrot et l'embrasser trois fois sur la joue. A la répétition générale je le fis avec tant d'énergie

que mes lèvres laissèrent une trace rouge sur la joue blanche. Sur quoi Pierrot redevint Jane May, c'est-à-dire une femme furieuse qui se mit à me battre. Charmant début dans la vie théâtrale !

Et pourtant, à mesure que les répétitions avançaient, je ne pouvais m'empêcher d'admirer l'expression extraordinaire et frémissante de cette actrice de pantomime. Si elle n'avait pas été emprisonnée dans le genre faux et vide de la pantomime, elle aurait pu être une grande danseuse. Mais le genre était trop limité. J'ai toujours eu envie de dire à la pantomime : « Si vous voulez parler, pourquoi ne parlez-vous pas ? Pourquoi tous ces efforts perdus à gesticuler comme dans un asile de sourds-muets ? »

La première représentation eut lieu. Je portais un costume directoire en soie bleue, une perruque blonde et un grand chapeau de paille. Où était, hél^s, la révolution artistique que j'étais venue apporter au monde ! J'étais cachée sous un déguisement, je n'étais plus moimême. Ma pauvre maman était au premier rang des fauteuils d'orchestre et toute déroutée. Elle ne me dit point que nous ferions mieux de retourner à San-Francisco, mais je voyais bien qu'elle était terriblement désappointée. Avoir tant lutté pour arriver à ce pauvre résultat !

Pendant toutes les répétitions de cette pantomime, nous avions vécu sans argent. On nous avait mis à la porte de la pension de famille et nous avions loué deux chambres vides, sans le moindre mobilier, dans la 180e rue. Je n'avais pas un sou pour payer mes transports et c'est à pied que j'allais tous les jours au Théâtre Augustin Daly, dans la 34e rue. Je courais dans la boue, je sautais sur les pavés de pierre, je marchais sur les chaussées de bois pour que la route me parût moins longue. J'avais inventé toutes sortes de moyens pour me donner cette illusion. Je me passais de déjeuner,

faute d'argent. Je me cachais dans une loge pendant l'heure du déjeuner, et je dormais, épuisée. Puis je reprenais la répétition l'après-midi sans avoir mangé. Je répétai ainsi pendant six semaines avant la première, puis je jouai ensuite huit jours avant de commencer à être payée.

Après trois semaines de représentations à New-York, la troupe partit un soir en tournée. Je touchais quinze dollars par semaine pour couvrir toutes mes dépenses et j'envoyais la moitié de mon salaire à la maison pour faire vivre ma mère. Quand nous arrivions dans une nouvelle ville, je ne me rendais pas à l'hôtel, mais je prenais ma valise et j'allais à pied à la recherche d'une pension de famille qui fût assez bon marché pour moi. Je disposais de cinquante cents par jour, tout compris, •et je devais quelquefois parcourir des kilomètres malgré la fatigue pour trouver ce qu'il me fallait. Et quelquefois mes recherches me conduisaient en d'étranges endroits. Je me rappelle qu'une fois on me donna une chambre sans clé : les hommes de la maison, presque tous ivres, ne cessèrent de vouloir s'introduire dans ma chambre. J'étais terrifiée et, ayant tiré une lourde armoire à travers la pièce, j'en barricadai ma porte. Mais je n'osai pourtant pas m'endormir, et je restai debout sur mes gardes pendant toute la nuit. Je n'imagine pas d'existence plus lamentable que celle d'une troupe -en tournée. Jane May était infatigable. Elle exigeait une répétition tous les jours et ne se montrait jamais satisfaite.

J'avais emporté quelques livres et je lisais sans arrêt : la République de Platon, les Tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. Chaque jour, j'écrivais une longue lettre à Ivan Miroski. Je ne lui disais pas combien j'étais misérable.

Après deux mois de tournée, la pantomime revint à New-York. Toute cette aventure s'était traduite par un

échec financier complet pour M. Daly et Jane May retourna à Paris.

Qu'allais-je devenir? Je revis M. Daly et j'essayai de l'intéresser à mon art. Mais il semblait ne pas entendre et demeurait indifférent à tout ce que je lui proposais.

— Je monte une tournée avec le Songe d'une Nuit d'Été, dit-il. Vous pouvez, si vous voulez, danser dans la scène des fées.

Mon idée en fait de danse était qu'il fallait exprimer les sentiments et les émotions de l'humanité. Les fées ne m'intéressaient pas du tout. J'acceptai cependant et je proposai de danser sur le scherzo de Mendelssohn dans la scène du bois avant l'entrée de Titania et d'Obéron.

Le Songe d'une Nuit d'Été commença à l'Opéra de la Sixième Avenue. J'étais vêtue d'une longue tunique droite de gaze blanc et or avec deux ailes en clinquant. Je ne voulais pas des ailes. Elles me paraissaient ridicules. J'essayai de convaincre M. Daly que je pouvais exprimer une idée d'ailes sans l'aide matérielle d'accessoires en papier mâché, mais il tint bon. A la première représentation, j'entrai seule en scène. J'étais ravie. Enfin, j'avais pour moi seule un grand théâtre, avec un grand public devant moi, et je pouvais danser. Je dansai, je dansai si bien que le public éclata en applaudissements spontanés. J'avais eu mon succès.

Quand je rentrai dans les coulisses, je m'attendais à trouver M. Daly enchanté et à recevoir ses félicitations. Au lieu de cela, il était hors de lui.

— Nous ne sommes pas dans un music-hall, grondat-il.

Il n'était pas prévu que le public dût applaudir ma danse.

Le second soir, quand je m'avançai pour danser, je vis que toutes les lumières étaient éteintes. Et chaque

fois que je dansai dans le Songe d'une Nuit d'Été, ce fut dans l'obscurité. Personne ne pouvait rien voir sur la scène qu'une chose blanche qui flottait vaguement.

Après deux semaines de représentations à New-York, le Songe d'une Nuit d'Été partit à son tour en tournée, et je connus à nouveau les voyages lamentables et la chasse aux pensions de famille. Pourtant mon salaire avait été porté à vingt-cinq dollars par semaine.

Une année se passa dans ces conditions.

J'étais extrêmement malheureuse. Mes rêves, mon idéal, mon ambition paraissaient futiles. Je ne me fis que peu d'amis dans la troupe. On me considérait comme une originale. Je me réfugiais dans les coulisses avec un Marc Aurèle. J'essayais de me faire une philosophie stoïque pour adoucir le sentiment constant de détresse que j'éprouvais.

Je me fis pourtant une amie au cours de cette tournée. •C'était une jeune fille qui s'appelait Maud Winter et qui jouait Titania. Elle était très douce, très sympathique, mais elle avait l'étrange manie de ne se nourrir que d'oranges et de refuser tout le reste. J'imagine qu'elle n'était pas faite pour cette terre, car quelques années plus tard, j'appris qu'elle était morte de phtisie.

L'étoile de la troupe Augustin Daly était Ada Rehan, une grande actrice, mais qui se montrait pourtant sans bienveillance pour ses subordonnés, et la seule joie que j'éprouvais était de la voir jouer. Elle faisait rarement partie des tournées que je suivais, mais à New-York je la voyais souvent personnifier Rosalinde, Béatrice et Portia. Elle était Tune des plus grandes actrices du monde. Mais dans la vie ordinaire cette grande actrice ne prenait pas la moindre peine pour se faire aimer des autres membres de la troupe. Elle était très fière et très distante, et c'était pour elle, sans doute, un trop grand effort que de nous dire bonjour, car elle fit un soir mettre dans les coulisses l'avis suivant : « Les

membres de la troupe sont informés qu'il est inutile de souhaiter le bonjour à miss Rehan. »

Pendant les deux années que je travaillai avec la troupe Augustin Daly, je n'eus jamais le plaisir de causer avec miss Rehan. Elle regardait évidemment tous les petits rôles comme indignes de son attention. Un jour qu'elle était forcée d'attendre parce que Daly dirigeait quelque groupement d'acteurs, elle nous montra tous d'un geste et s'écria : « Patron, pourquoi nous faites-vous attendre pour ces nullités-là ? » (Comme je faisais partie des nullités, je ne goûtai pas la réflexion.)

Je ne puis comprendre comment une aussi grande artiste, une femme aussi belle qu'Ada Rehan pouvait faire cette erreur, et je ne m'explique ce fait que par l'âge de cette actrice qui devait avoir cinquante ans. Elle avait longtemps été l'adoration d'Augustin Daly, et elle ne pouvait sans doute pas se résigner à l'habitude qu'il avait prise par la suite de choisir dans sa troupe une jolie fille, qui pendant deux ou trois semaines, ou même deux ou trois mois, était soudain élevée aux rôles principaux sans aucune raison apparente, bien qu'il y en eût peut-être d'un ordre que miss Rehan avait peine à admettre. En tant qu'artiste j'avais la plus grande admiration pour Ada Rehan, et à cette époque le moindre encouragement aimable de sa part m'aurait fait un bien infini. Mais elle ne consentit jamais à jeter les yeux sur moi. Je me souviens même d'un jour où, à la fin de la Tempête, alors que je dansais pour les noces de Miranda et de Ferdinand, elle détourna distinctement la tête pendant toute la danse, ce qui m'embarrassa si fort que je pus à peine continuer.

Au cours de notre tournée avec le Songe d'une Nuit d'Été, nous arrivâmes un jour à Chicago.

Ma joie fut immense de retrouver là celui que je considérais comme mon fiancé. L'été était revenu et

chaque fois qu'il n'y avait pas de répétition, nous allions faire de longues promenades dans les bois.

J'apprenais chaque jour à apprécier davantage l'intelligence d'Ivan Mirovski. Quand, quelques semaines plus tard, je partis pour New-York, il était entendu qu'il devait m'y suivre, et que nous nous marierions. Mon frère, mis au courant, prit malheureusement des renseignements et découvrit qu'il avait déjà une femme à Londres. Ma mère, épouvantée, exigea que nous nous séparions.

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