CHAPITRE XL
A notre arrivée à Athènes, tout semblait sourire à mon école. Grâce à l'amabilité de Venizelos, le Zappéion fut mis à ma disposition. Nous y installâmes notre studio et j'y travaillai chaque matin avec mes élèves, m'efforçant de leur inspirer une danse digne de l'Acropole. J'avais conçu le projet d'entraîner un millier d'enfants pour de grandes fêtes dionysiennes que nous devions monter dans le Stade.
Chaque jour nous allions à l'Acropole, et, me souvenant de la première visite que j'y avais faite en 1904, c'était pour moi un spectacle infiniment émouvant que de voir les formes juvéniles de mes élèves réalisant maintenant, par leurs danses, une part au moins du rêve que j'avais fait quinze ans auparavant. Maintenant que tout semblait indiquer que la guerre était finie, j'allais enfin pouvoir créer mon École si longtemps souhaitée à Athènes.
Mes élèves, qui étaient arrivées d'Amérique avec une certaine affectation et un certain maniérisme qui me déplaisaient, les perdirent bientôt sous le radieux ciel d'Athènes, devant le spectacle vivifiant des montagnes, de la mer et de l'Art.
Le peintre Edward Steichen, qui faisait partie de
notre groupe, fit des études ravissantes de l'Acropole et du théâtre de Dionysos, qui annonçaient déjà les visions splendides que j'avais hâte de créer en Grèce.
Nous trouvâmes Kopamos en ruines, habité par des bergères et leurs troupeaux de chèvres de montagnes, mais, intrépide, je décidai de déblayer le sol et de rebâtir la maison. On se mit à l'ouvrage sur-le-champ. Les décombres accumulés pendant des années furent enlevés, et un jeune architecte se chargea de placer des portes, des fenêtres et un toit. Nous étendîmes un tapis de danse dans la haute pièce commune : un piano y fut même apporté. Là, chaque après-midi, avec la vue somptueuse du soleil qui se couchait derrière l'Acropole, répandant sur la mer ses rayons de pourpre et d'or, mon archange nous jouait une musique magnifique et chaude : du Bach, du Beethoven, du Wagner, du Liszt. Dans la fraîcheur des soirs nous couronnions nos fronts de pâles fleurs de jasmin que les petits Athéniens vendent dans les rues, et nous allions au Cap Phalène dîner au bord de la mer.
Mon archange, parmi cette troupe de jeunes femmes couronnées de fleurs, ressemblait à Parsifal dans le jardin de Kundry ; mais je commençai à remarquer dans son regard une expression nouvelle, plus terrestre que céleste. J'avais cru notre amour tellement invulnérable derrière ses remparts spirituels qu'il ^e fallut un certain temps pour que la vérité s'imposât à moi, pour que je visse que les ailes étincelantes de mon archange s'étaient transformées en deux bras ardents capables de saisir et d'étreindre un corps de Dryade. Toute mon expérience ne me servit à rien ; le choc fut terrible. Alors une souffrance insupportable me posséda : malgré moi j'épiais les signes de leur amour grandissant et je sentais parfois avec horreur s'éveiller en moi un démon qui ressemblait au démon du meurtre. Un soir, au coucher du soleil, alors que mon archange, qui de
plus en plus ressemblait à un être humain, venait de finir la grande marche du Gôtterdâmmerung, et que les dernières notes s'envolaient pour se mêler aux rayons de pourpre du soleil, je vis soudain la rencontre de leurs regards, brillant d'une flamme égale dans la rougeur du crépuscule.
Je fus saisie d'une telle fureur que j'en demeurai moimême épouvantée ; je me sauvai et toute la nuit j'errai parmi les collines voisines de l'Hymette, en proie à un désespoir frénétique. Certes j'avais déjà connu dans ma vie ce monstre aux yeux verts dont les griffes éveillent les pires souffrances, mais jamais je n'avais ressenti une aussi violente fureur. Je les aimais l'un et l'autre et je les haïssais en même temps, et je commençais à comprendre ces malheureux qui, poursuivis par l'inimaginable torture de la jalousie, donnent la mort à ceux qu'ils aiment.
Afin d'éviter d'en arriver à cette extrémité, je pris avec moi un petit groupe d'élèves et mon ami Edward Steichen ; nous montâmes par la route merveilleuse qui traverse l'antique Thèbes et va jusqu'à Chalcis, où je vis les sables d'or sur lesquels je m'étais représenté les Vierges de l'Eubée dansant en l'honneur des noces malheureuses d'Iphigénie.
Mais, pour l'instant, toutes les gloires de l'Hellade ne pouvaient détruire le démon infernal qui me possédait, qui me représentait constamment l'image des deux amants laissés à Athènes, qui me rongeait le cœur et le cerveau comme un acide ; en revenant je les aperçus tous les deux sur le balcon qui s'étendait devant les fenêtres de notre chambre, radieux de jeunesse et d'amour partagé, et je me sentis plus misérable encore.
Je ne puis plus aujourd'hui comprendre une telle possession, mais à ce moment-là j'étais sa prisonnière, il m'était aussi impossible de lui échapper que de se défaire de la fièvre scarlatine ou de la petite vérole.
Cependant je poursuivais mon enseignement et mes projets d'école à Athènes, dont l'avenir paraissait favorable. Le ministre Venizelos les encourageait, et ils éveillaient chez le peuple d'Athènes un véritable enthousiasme. Un jour nous fûmes invités en l'honneur de Venizelos et du jeune roi à une grande démonstration qui eut lieu au Stade. Cinq mille personnes y prirent part, ainsi que toute l'Église grecque, et quand le jeune roi et Venizelos entrèrent dans le Stade, ils furent l'objet d'une immense ovation. La procession des Patriarches, dans leurs robes de brocart, raides sous leurs broderies d'or et brillant au soleil, fut une vision éblouissante.
Quand j'entrai à mon tour dans le Stade, vêtue de mon péplum aux draperies souples, et suivie par un groupe de vivantes Tanagras, l'aimable Constantin Mêlas vint à ma rencontre et me présenta une couronne de lauriers, en me disant :.
« Vous nous ramenez, Isadora, l'immortelle beauté de Phidias et l'époque de la grandeur de la Grèce. »
Je lui répondis :
« Ah ! aidez-moi à former un millier de danseuses magnifiques qui danseront dans le Stade d'une manière si incomparable que le monde entier viendra ici pour les contempler, étonné et ravi. »
Comme j'achevais ces mots, je remarquai que l'archange tenait avec délices la main de sa bien-aimée ; mais je n'éprouvai aucune colère. Que sont les mesquines passions humaines, pensai-je, en face de ma grande vision ? Et je les contemplai avec amour en leur pardonnant. Mais le soir même, quand sur le balcon je vis leurs deux têtes réunies, se dessinant devant la lune, je redevins la proie de ces mesquines passions humaines : elles firent lever en moi une telle tempête que je m'enfuis au hasard, rêvant d'un suicide digne de Sapho du haut des rochers du Parthénon.
Nul mot ne peut exprimer la souffrance du feu qui
me consumait, et la douce beauté de ce qui m'entourait ne faisait que rendre mon malheur plus intense. Il ne semblait pas y avoir d'issue à ma situation. Les complications d'une passion mortelle pouvaient-elles nous faire abandonner les plans immortels d'une grande collaboration musicale ? Pouvais-je davantage renvoyer mon élève de l'école où elle avait été élevée ? Et pourtant voir quotidiennement leur amour et me retenir de hurler ma douleur me semblait presque impossible. C'était en fait une impasse. Restait la possibilité de m'élever vers des hauteurs spirituelles dominant tout, mais, malgré mon malheur, l'exercice constant de la danse, et les longues excursions dans la montagne, et l'eau froide de la mer où je nageais tous les jours me donnaient un appétit fort vif, une violence d'émotion terrestre difficile à contrôler.
Ainsi, pendant que je m'efforçais d'enseigner à mes élèves la Beauté, le Calme et l'Harmonie, j'étais intérieurement torturée par le plus mortel tourment. Où cette situation nous aurait-elle conduits ? Je ne sais.
Ma seule ressource était de cacher ma peine sous le masque d'une gaieté exagérée et de noyer chaque soir mes souffrances dans les vins capiteux de Grèce, tandis que nous soupions au bord de la mer. Il y avait peutêtre une solution plus noble, mais je n'étais pas capable de la trouver. Quoi qu'il en soit, telles sont mes pauvres expériences humaines ; je tente de les transcrire ici. Qu'elles en vaillent ou non la peine, peut-être enseigneront-elles aux autres <« ce qu'il ne faut pas faire ». Mais chacun, sans doute, cherche à éviter les tourments qui le guettent, de la seule façon dont il dispose. Cette situation impossible se termina par un étrange coup du sort ; il suffit de la morsure d'un petit singe malicieux, morsure qui fut fatale à la vie du jeune roi.
Pendant plusieurs jours le petit souverain se maintint entre la vie et la mort, puis* vint la triste nouvelle de son
décès, suivi d'un soulèvement et d'une révolution tels que le départ de Venizelos et de son parti fut une fois de plus jugé nécessaire. Notre propre départ s'imposa du même coup, car nous étions venus sur l'invitation de l'ancien ministre, et nous fûmes victimes de la situation politique.
Ainsi tout l'argent que j'avais dépensé pour rebâtir Kopamos et pour arranger le studio fut perdu ; nous fûmes tous forcés d'abandonner le rêve de fonder une école à Athènes et nous prîmes le bateau pour retourner à Paris, en passant par Rome.
Quel étrange et inquiétant souvenir me laisse cette dernière visite à Athènes en 19^0, et le retour à Paris, et mes tristesses retrouvées, et la séparation finale; et le départ de mon archange et de mon élève qui me quittaient aussi pour toujours. J'avais eu beau être la victime, elle semblait croire le contraire et me reprocha mes sentiments et mon manque de résignation.
Quand enfin je me trouvai seule dans cette maison de la rue de la Pompe, avec sa salle Beethoven toute prête pour la musique de mon archange, mon désespoir fut indescriptible. Je ne pus davantage supporter la vue de la maison dans laquelle j'avais été si heureuse ; j'avais envie de la quitter, de quitter cette terre, car je croyais que le monde et l'amour étaient morts pour moi. Combien de fois au cours d'une existence n'en arrivet-on pas à cette conclusion ! Pourtant, si nous pouvions voir de l'autre côté de la colline, nous apercevrions une vallée de fleurs et de félicité qui nous .attend. Tant de femmes surtout s'imaginent qu'après quarante ans la dignité de la vie doit exclure l'amour. Comme elles ont tort ! Quel mystère que de sentir vivre son corps au long de l'étrange voyage que nous faisons ici-bas !
Tout d'abord le corps gracile, timide, tremblant de la jeune fille que j'étais et sa métamorphose en hardie amazone. Puis la Bacchante couronnée de pampres,
abreuvée de vin, qui tombe sans force, sans résistance sous les lèvres du satyre, puis la poussée, l'épanouissement, le développement de la chair douce, de la chair voluptueuse, les seins qui deviennent si sensibles à la moindre émotion d'amour qu'ils font passer à travers le système, nerveux tout entier des torrents de plaisir ; le sexe qui se transforme en une rose épanouie dont les pétales de chair se referment avec violence sur leur proie. Je vis dans mon corps comme un esprit dans un nuage — un nuage de feu rose et de frissons voluptueux.
Quel non-sens de ne jamais chanter que l'amour et le printemps. Les couleurs de l'automne sont plus éclatantes, plus variées, et les joies en sont mille fois plus puissantes, plus terribles, plus belles. Combien je plains ces pauvres femmes dont la foi pâle, étroite, leur fait écarter le don magnifique et généreux de l'automne de l'amour. Telle fut ma pauvre mère ; elle dut à ce préjugé absurde de voir vieillir son corps à une époque de la vie où il aurait pu être magnifique. Si je fus ainsi la proie timide, puis la Bacchante agressive, maintenant je me referme sur mon amant comme la mer sur un nageur téméraire, l'étreignant, l'encerclant, l'engloutissant dans des flots de nuages et de feu.
Au printemps de l'année 1921 je reçus le télégramme suivant du gouvernement des Soviets :
« Le gouvernement russe seul peut vous comprendre, venez chez nous : nous ferons votre école. »
D'où venait ce message ? De l'Enfer ? Non — mais de ce qui y ressemble le plus, de ce qui représente l'enfer en Europe, du gouvernement soviétique de Moscou. Et, regardant ma maison vide, vide de mon archange, vide d'espérance et d'amour, je répondis :
« Oui, j'irai en Russie, j'enseignerai vos enfants, à la seule condition que vous me donniez un studio et l'argent indispensable pour travailler. »
La réponse fut « oui » ; un jour donc, je me trouvai
à bord d'un bateau sur la Tamise, quittant Londres pour Reval, peut-être pour Moscou.
Avant de quitter Londres j'allai voir une diseuse de bonne aventure qui me dit : « Vous partez pour un long voyage. Vous aurez d'étranges aventures, vous aurez des soucis, vous vous marierez... »
Au mot de mariage je l'interrompis en riant : « Moi, moi, qui ai toujours été contre le mariage ! Je ne me marierai jamais. » La sorcière répondit : « Attendez et vous verrez. ))
Pendant le voyage j'avais ce sentiment de détachement d'une âme après la mort, qui va vers une autre sphère. Je pensais laisser derrière moi pour toujours les formes de la vie européenne. Je croyais sincèrement que l'état idéal conçu par Platon, Karl Marx et Lénine avait maintenant par quelque miracle été créé sur terre. De toute l'énergie de mon être, déçue dans mes tentatives faites en Europe pour réaliser mes rêves d'art, j'étais prête à pénétrer dans le domaine idéal du communisme.
Je n'avais emporté aucune robe avec moi. Je me voyais passant le reste de ma vie vêtue d'une blouse de flanelle rouge parmi des camarades habillés avec une égale simplicité et remplis d'amour fraternel.
A mesure que le bateau avançait vers le Nord, je regardais derrière moi avec dédain et pitié les vieilles institutions et les vieilles coutumes de l'Europe bourgeoise que je quittais. J'allais être une camarade parmi des camarades, j'allais, suivant un vaste plan, travailler pour cette génération d'hommes. Adieu inégalité, injustice et brutalité du vieux monde qui rendirent mon école impossible.
Quand enfin le bateau arriva, mon cœur eut un grand battement de joie ; voici, pensais-je, le « nouveau monde » magnifique qui vient d'être créé ; voici le « Monde des camarades » ; voici le rêve qui fut conçu dans la tête de Bouddha ; le rêve aperçu à travers les
mots du Christ ; voici le rêve qui a été l'espérance suprême de tous les grands artistes ; le rêve que Lénine, par magie, a transformé en réalité. J'entrais maintenant dans ce rêve pour que mon travail et ma vie comptassent désormais parmi les merveilles promises.
Adieu vieux monde ! C'est un Monde Nouveau que je saluais !
Le manuscrit de ce livre a été achevé par hadora Duncan au début de Vètè 4927, quelques mois avant V accident d'automobile où elle devait trouver la mort. Les détails de sa fin tragique survenue à Nice le 4k septembre 4927 ont été relatés par les journaux du lendemain :
Hier au soir, ïsadora Duncan partit se promener dans une auto de course. Mais l'écharpe quelle portait autour du cou, et qui d'abord flottait derrière elle, se prit soudain à la roue arrière et s'y enroula. Sans qu'elle put ni appeler ni faire un geste, ïsadora fut serrée si violemment qu'elle succomba presque aussitôt, étranglée. Mais l'écharpe la tirant toujours, son corps bascula et finit par tomber sur la chaussée de la promenade des Anglais, On la releva abîmée, couverte de poussière «et de sang...
(Petit Parisien, 15 septembre 1927.)
ïsadora Duncan na pas eu le loisir de relire des épreuves ni de corriger son manuscrit. Nous présentons ces mémoires tels qu'ils ont été écrits. Ils se terminent avec le départ d'Isadora Duncan pour la Russie en 4924. C'est à Moscou quelle fit la connaissance du poète Serge Essenine. Ils se marièrent et après avoir parcouru ensemble l'Europe et les Etats-Unis, ils retournèrent en Russie. Les époux se séparèrent bientôt : ïsadora Duncan revint en France, pour habiter Nice. Serge Essenine se remaria et finit par se suicider en décembre 4925 dans un hôtel de Leningrad.
ïsadora Duncan avait formé le projet d'écrire sous le titre de « Mes deux années en Russie Bolchevique » un complément à ses mémoires. La mort a empêché la réalisation de ce dessein.
ACHEVE D'IMPRIMER LE 25 AVRIL 1928 PAR EMMANUEL GREVIN A LAGNY- SUR -MARNE
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Brigham Young University