CHAPITRE XXXK
Il y a des jours où ma vie me semble une légende dorée parsemée de pierres précieuses, un champ printanier où chatoient une multitude de fleurs à peine écloses, un matin radieux dont les heures sont parées d'amour et de joie ; il y a des jours où je ne trouve pas de mots pour exprimer mon extase et ma joie de vivre ; des jours où mon école me semble un rayon de génie, où je crois que son succès, bien qu'impalpable, est immense, où mon art est une résurrection. Mais il y a des jours, au contraire, où passant en revue mon existence, je ne suis remplie que d'un dégoût profond, d'une sensation de vide absolu. Le passé ne me semble qu'une série de catastrophes, l'avenir une calamité fatale, et mon école une hallucination enfantée par un cerveau de démente.
Où est la vérité d'une vie humaine ? Qui peut la découvrir ? Dieu lui-même serait embarrassé. Au milieu de cette angoisse et de ce bonheur, de cette laideur et de cette pureté lumineuse, ce corps de chair se sent dévoré du feu de l'enfer ou transporté par l'héroïsme et la beauté. Où est la vérité ? Dieu seul le sait, ou le diable, mais j'imagine qu'ils sont tous deux également stupéfaits.
Certains jours, mon esprit est comme un vitrail à
travers lequel j'aperçois des beautés merveilleuses et fantastiques, des formes splendides, des couleurs follement riches ; à d'autres jours, je ne vois qu'à travers des glaces ternes et grises un amas d'immondices qui s'appelle la Vie.
Que ne pouvons-nous pénétrer en nous-mêmes et en extraire des pensées comme le plongeur ramène les perles à la surface — précieuses perles enfermées dans le silence des coquilles comme nos pensées sont enfouies dans les profondeurs de notre subconscient !
Après le long combat livré pour garder intacte mon école, seule, le cœur las, découragée, je désirais retourner à Paris, où il me serait possible de tirer quelque argent de ma propriété. Mary, qui revenait d'Europe, me téléphona du Billmore. Je la mis au courant de mon état et elle me dit : « Mon grand ami, Gordon Selfridge, part demain. Si je le lui demande, je suis sûre qu'il prendra votre billet. »
J'étais si lasse de lutter, si excédée de mon séjour en Amérique que j'accueillis l'idée avec joie ; le lendemain matin je quittais New-York. Mais la malchance me poursuivait : la première nuit, me promenant sur le pont, toutes lumières éteintes à cause de la guerre, je tombai dans une ouverture du pont d'une hauteur de quinze pieds environ et me blessai sérieusement. Gordon Selfridge mit très galamment à ma disposition pour le voyage sa cabine et son amitié, et fut en vérité aussi bon pour moi que charmant. Je lui rappelai ma première visite, seize ans plus tôt, quand, petite fille affamée, j'étais venue lui demander de me prêter de l'argent pour m 'acheter une tunique de danse.
Pour la première fois je rencontrais un homme d'action. J'étais étonnée de la correction de sa vie en comparaison des artistes et des rêveurs que j'avais connus ; il aurait presque pu être d'un autre sexe, tant mes amants, à côté de lui, semblaient efféminés.
J'étais toujours en la société d'hommes plus ou moins neurasthéniques, qui passaient sous l'empire de la boisson du plus profond désespoir à une joie soudaine, tandis que Selfridge avait la plus extraordinaire, la plus constante gaieté que j'aie jamais rencontrée, et comme il ne buvait jamais une goutte de vin, ma surprise était extrême, car je n'avais jamais pu imaginer que la vie en elle-même pût paraître une chose agréable. Il m'a toujours semblé que l'avenir ne contenait que quelques rares rayons de joie éphémère issus de l'art ou de l'amour, tandis que cet homme trouvait le bonheur dans le simple fait de vivre.
Quand j'arrivai à Londres, souffrant toujours de ma chute, je n'avais pas assez d'argent pour continuer sur Paris ; je pris donc un logement dans Duke Street, et télégraphiai à différents amis de Paris, mais je ne reçus aucune réponse, probablement à cause de la guerre. Je passai quelques semaines, terribles et sombres dans ce triste appartement, complètement à la dérive. Seule et malade, sans un sou, mon école détruite et cette interminable guerre qui semblait devoir durer toujours ! J'avais pris l'habitude de m 'asseoir la nuit près de ma fenêtre sans lumière et de suivre les raids aériens ; je souhaitais qu'une bombe tombât sur moi et mît fin à ma détresse. Le suicide est si tentant ! J'y ai souvent pensé, je l'ai même parfois essayé, mais quelque chose me retenait. Si l'on trouvait chez les pharmaciens des pilules de mort, comme on trouve des seringues de Pravaz, j'imagine que tous les intellectuels disparaîtraient en une nuit...
Je câblai en vain à L... et ne reçus aucune réponse. Un imprésario avait organisé quelques représentations pour mes élèves, qui désiraient faire une carrière en Amérique. Elles voyagèrent par la suite sous le nom de Danseuses d'Isadora Duncan, mais rien ne me revint sur le bénéfice de ces tournées. Je me trouvais dans une
situation désespérée quand je rencontrai par hasard un homme charmant qui faisait partie de l'ambassade de France. Il vint à mon secours et me ramena à Paris. Je pris une chambre au Palais d'Orsay et j'eus recours à des usuriers pour obtenir les fonds qui m'étaient nécessaires.
Chaque matin, à cinq heures, nous étions éveillés par le brutal bombardement de la grosse Bertha, digne et sinistre début qui continuait par l'annonce de nouvelles terribles du front : mort, carnage, boucherie, remplissaient ces heures misérables et la nuit recommençait le sifflement avertisseur des raids aériens.
Un heureux souvenir de cette époque est ma rencontre du fameux « as » Garros dans une maison amie, un soir; il joua du Chopin et je dansai; puis il me ramena à l'hôtel, à pied, de Passy au quai d'Orsay. Il y avait, à ce moment-là, un raid aérien que nous suivîmes des yeux, et sous lequel je dansai, place de la Concorde ; assis sur le rebord d'un bassin de fontaine, Garros m'applaudissait, ses mélancoliques yeux noirs éclairés par les fusées qui tombaient tout près de nous. Il me dit pendant cette nuit qu'il ne cherchait et désirait que la mort. Peu de temps après, l'ange des Héros vint Te prendre et l'emporta bien loin, bien loin de cette vie qu'il n'aimait pas.
Les jours passaient dans une affreuse monotonie. J'aurais volontiers été infirmière, mais je compris la futilité de me mettre sur les rangs quand les candidates attendaient déjà en files serrées. Je décidai donc de retourner à mon art, quoique mon oœur fût si lourd que je me demandais si mes pieds pourraient en supporter le poids.
Il y a un chant de Wagner que j'aime : c'est l'Ange. Il montre une âme triste et désolée que visite un ange de lumière ; c'est un ange de lumière qui pénétra dans mes ténèbres quand Walter Rummel, le pianiste, vint me voir avec un de ses amis. Lorsqu'il entra je crus
voir l'image du jeune Liszt descendre do son cadre, si grand, si mince, avec un front immense et des yeux comme des sources de lumière. Il joua pour moi. Je l'appelai mon archange. Nous travaillâmes dans le foyer du théâtre que Réjane avait gracieusement mis à ma disposition, et pendant les bombardements de la grosse Bertha, et parmi Tertio des nouvelles de la guerre, il me jouait Les Pensées de Dieu dans la solitude de Liszt et Saint François parlant aux oiseaux ; je composai de nouvelles danses inspirées par ces morceaux, danses tout inspirées de prière, de douceur et de lumière ; et une fois de plus mon esprit revint à la vie, ressuscité par les mélodies célestes qui chantaient sous ses doigts. Ce fut le commencement du plus sacré et du plus pur amour de ma vie.
Personne n'a jamais joué de Liszt comme mon archange parce qu'il était visionnaire. Il voyait par delà les notes écrites le sens profond du délire, du délire qui s'entretient quotidiennement avec les anges.
Il était toute douceur et toute bonté, et cependant la passion brûlait en lui. Il exécutait les actes d'amour dans un délire qui s'imposait à lui. Ses nerfs le consumaient malgré son âme rebelle. Il ne donnait pas libre cours à la passion avec l'ardeur spontanée de la jeunesse ; son aversion, au contraire, était aussi évidente que le désir irrésistible qui le possédait. Il était comme un saint qui aurait dansé sur un brasier de charbons ardents. Aimer un tel homme est aussi dangereux que difficile. L'aversion de l'amour peut facilement se transformer en haine contre l'agresseur.
Qu'il est étrange, qu'il est terrible d'atteindre un être humain à travers l'enveloppe de la chair et de trouver une âme — à travers cette enveloppe de chair de rencontrer le plaisir, la sensation, l'illusion ! Ah ! par dessus tout, l'illusion de ce que les hommes appellent le Bonheur — à travers l'enveloppe de chair, à travers
l'apparence, l'illusion, de trouver ce que les hommes appellent l'Amour.
Le lecteur ne doit pas oublier que ces mémoires portent sur de nombreuses années, et que chaque fois qu'un nouvel amour venait à moi, sous la forme d'un démon ou d'un ange, ou simplement d'un homme, je croyais que le dernier était le seul que j'attendais depuis longtemps, que cet amour serait la résurrection définitive de ma vie. Mais l'amour n'apporte-t-il pas toujours cette certitude ? Chacune de mes histoires d'amour aurait pu faire un roman ; elles se terminèrent toutes mal. J'ai toujours attendu celle qui se terminerait bien, ou plutôt qui durerait toujours, toujours — comme au cinéma.
Le miracle de l'amour est la variété des thèmes et des clés dont il dispose ; l'amour d'un homme comparé à celui d'un autre peut être aussi différent que le sont la musique de Beethoven et celle de Puccini, la femme est l'instrument qui vibre sous les doigts de ces joueurs mélodieux. Une femme qui n'a connu qu'un homme est comme quelqu'un qui n'a jamais entendu qu'un genre de musique.
L'été s'avançait et nous cherchâmes une retraite tranquille dans le Midi. Là, près du port de Saint-Jean, au cap Ferrât, dans un hôtel presque désert, nous installâmes notre studio dans un garage vide, et toute la journée et tous les soirs, il jouait une musique céleste et je dansais.
Quelle période divine ! Embellie par mon archange, entourée par la mer, ma vie était toute musique. J'étais heureuse comme les élus du rêve catholique envolés vers le ciel. Quel balancier que la vie ! Plus la souffrance est profonde, et plus haute est l'extase, plus on s'enfonce dans la tristesse, mieux on rebondit vers la joie !
De temps en temps nous sortions de notre retraite pour donner une représentation au bénéfice des mal-
heureux ou un concert pour les blessés, mais le plus souvent nous étions seuls, et à travers la musique et l'amour — à travers l'amour et la musique — mon âme habitait les plus hauts sommets du bonheur.
Dans une villa voisine vivaient un vénérable prêtre et sa sœur, madame Giraldy. Il avait été Père Blanc dans le Sud-Africain. Ils étaient nos seuls amis, et je dansais souvent pour eux la sainte musique de Liszt. Mais, vers la fin de cet été, nous trouvâmes un studio à Nice, et quand l'Armistice fut proclamé, nous retournâmes à Paris.
La guerre était finie. Nous assistâmes au défilé de la Victoire sous l'Arc-de-Triomphe. Récemment, dans un salon parisien, j'entendis un jeune poète déclamer des vers à sa bien-aimée. Parmi d'autres vers jaillirent ces mots : « Ah ! cet Arc-de-Triomphe de tes jambes ! »
Nous vîmes donc la victoire défiler sous TArc-de- Triomphe et nous criâmes : « Le monde est sauvé ». Alors nous étions tous poètes. Hélas ! le Poète à son réveil songe au pain et au fromage dont a besoin sa bien-aimée, ainsi le monde ne s'éveilla que pour penser aux nécessités commerciales.
Mon archange me prit la main et nous allâmes à Bellevue. La maison tombait en ruines. « Pourquoi ne ]a reconstruirions-nous pas ? » Et nous passâmes des mois trompeurs à nous efforcer de trouver les fonds pour cette tâche impossible.
A la fin nous fûmes persuadés de l'impossibilité d'aboutir et nous acceptâmes une offre raisonnable d'achat du gouvernement français qui jugeait que cette grande maison ferait une superbe usine à gaz asphyxiants en vue de la prochaine guerre. Après avoir vu mon Dionysion transformé en un hôpital pour les blessés, j'étais destinée à l'abandonner pour qu'il devînt une fabrique d'instruments de guerre. Quel dommage ! La vue était si belle !
Quand la vente en fut accomplie et la monnaie en banque, j'achetai une maison rue de la Pompe; cette maison était l'ancienne Salle Beethoven; j'y fis mon studio.
Mon archange avait un sens exquis de la pitié délicate. Il comprenait tout le chagrin qui rendait mon cœur si lourd et qui me valait tant de nuits d'insomnie et de larmes. Alors il me regardait avec des yeux si pleins de tendresse et de lumière que mon âme était réconfortée.
Dans notre studio nos deux arts se mêlaient d'une manière merveilleuse. Sous l'influence de son amour ma danse se spiritualisait. Il fut le premier à m'initier à la pleine spiritualité des ouvrages de Franz Lizst dont nous composâmes un récital entier. Dans cette tranquille atmosphère de la 'Salle Beethoven, je commençai aussi les études de quelques grandes fresques en mouvement et en lumière, que je voulais tirer de Parsifal.
Nous passâmes là des heures bénies, nos âmes amies portées par la force mystérieuse qui nous possédait. Souvent pendant que je dansais et qu'il jouait, tandis que j'élevais les bras et que mon âme s'échappait de mon corps dans la longue envolée des accords argentés du Graal, il nous semblait que nous avions créé une entité spirituelle distincte de nous, et, pendant que les sons et les gestes s'envolaient vers l'Infini, un autre écho nous répondait d'en haut.
Dans la force psychique de ce moment musical, nos deux esprits accordés dans la sainte énergie de l'amour, nous étions à la frontière d'un autre monde. Nos auditeurs sentaient la force de ce pouvoir combiné, et souvent flottait dans la salle une atmosphère morale curieuse que je ne connaissais pas avant. Si, mon archange et moi, nous avions poursuivi plus loin nos études, sans doute serions-nous arrivés à la création spontanée de mouvements d'une telle force spirituelle que nous au-
rions apporté une révélation au monde. Comme il est navrant qu'une passion terrestre ait mis fin à cette sainte poursuite de la beauté la plus haute. Car, ainsi que dans la légende, l'homme n'est jamais satisfait, il ouvre la porte à la mauvaise fée qui introduit toutes sortes de peines; ainsi, au lieu de me contenter de jouir du bonheur que j'avais trouvé, mon désir de reconstituer mon école me reprit et je câblai à mes élèves restées en Amérique.
Lorsqu'elles m'eurent rejointe, je rassemblai quelques fidèles amis et je leur dis : « Allons à Athènes, vers l'Acropole, car nous pouvons encore fonder une école en Grèce. »
Comme les intentions sont mal interprétées ! Un journaliste du New Yorker parla de ce projet en disant : « Son extravagance ne connaissait pas de bornes... et, commençant à Venise, elle est allée jusqu'à Athènes. »
Hélas ! mes élèves arrivèrent, jeunes, jolies et auréolées par le succès. Mon Archange les vit et tomba : il tomba amoureux de l'une d'elles.
Comment décrire ce voyage qui fut pour moi le calvaire de l'amour ? Au Lido, où nous séjournâmes quelques semaines, puis sur le bateau qui nous menait en Grèce, j'acquis l'assurance de cette passion qui me gâta à jamais la vue de l'Acropole au clair de lune ; nos étapes furent les stations de mon calvaire d'amour.