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CHAPITRE IV

Cependant toute la famille était maintenant installée à New-York. Nous avions un atelier et une salle de bains, et comme je voulais que la première pièce n'eût pas de mobilier pour avoir la place de danser, nous achetâmes cinq sommiers métalliques. Nous pendîmes des rideaux le long des murs de l'atelier, et pendant la journée nous cachions les sommiers par derrière. Nous dormions à même les sommiers sans autre literie qu'un couvre-pieds. Elisabeth commença à donner des leçons dans cette pièce, comme à San Francisco. Augustin faisait partie d'une troupe théâtrale et était rarement à la maison. Il était la plupart du temps en tournée. Raymond faisait des essais de journalisme. Pour couvrir nos dépenses nous louions l'atelier à l'heure à des professeurs de diction, de musique, de chant, etc. Mais, comme nous n'avions qu'une pièce, la famille était obligée d'aller se promener, et je me rappelle avoir arpenté Central Park dans la neige, en essayant de me réchauffer. Puis nous rentrions et nous écoutions à la porte. Il y avait un professeur de difction qui enseignait toujours le même poème : « Mabel, petite Mabel... » et il le répétait avec un pathétique .exagéré. L'élève reprenait d'une voix sans expression, et le professeur s'écriait :

— Mais vous ne sentez donc pas le pathétique qu'il y a là-dedans ? Vous ne le sentez donc pas ?

Augustin Daly eut alors l'idée diabolique de monter là Geisha. Il me donna un rôle ; je devais chanter dans un quatuor. Et je n'ai jamais pu chanter une note de ma vie I Les trois autres artistes disaient que je les faisais détonner. On décida donc que je resterais debout bien sagement la bouche ouverte, mais sans chanter. Ma mère trouvait extraordinaire que les autres fissent des grimaces en chantant alors que je n'abandonnais jamais une expression charmante.

La stupidité de la Geisha contribua à mettre fin à mes relations avec Augustin Daly. Un jour il traversa le théâtre plongé dans l'obscurité et me trouva couchée par terre dans une loge en train de pleurer. Il se pencha et me demanda ce que j'avais. Je lui répondis que je ne pouvais plus supporter l'imbécillité de ce qu'on représentait chez lui. Il me dit qu'il n'aimait pas plus que moi la Geisha, mais qu'il lui fallait penser au côté financier de son entreprise. Puis, pour m'apaiser, il glissa sa main le long de mon dos, mais son geste me fit bondir.

— Pourquoi me gardez-vous ici, avec tout mon génie, lui dis-je, puisque vous ne m'employez pas ?

Daly me regarda d'un air ébahi et dit : « Hum 1 » puis s'en alla.

Ce fut la dernière fois que je vis Augustin Daly, car quelques jours après, prenant mon courage à deux mains, je lui donnai ma démission. J'avais du moins acquis un dégoût parfait du théâtre.

La continuelle répétition des mêmes mots et des mêmes gestes, soirs après soirs, et la façon de voir la vie, et le langage amphigourique, tout cela m'écœurait.

Je quittai Daly, je revins à l'atelier de Carnegie Hall. Nous n'avions que bien peu d'argent, mais je retrouvais ma petite tunique blanche et ma mère m'accompagnait.

Comme nous ne pouvions guère disposer de l'atelier pendant le jour, ma pauvre mère me jouait souvent du piano toute la nuit.

J'étais à ce moment captivée par la musique d'Ethelbert Nevin. Je composai des danses sur l'air de son Narcisse, de son Ophélie, de ses Nymphes des Eaux, etc. Un jour que je m'exerçais dans l'atelier, la porte s'ouvrit et je vis entrer en coup de vent un jeune homme avec des yeux de fou et les cheveux dressés sur la tête. Quoiqu'il fut jeune, il semblait déjà atteint de la maladie qui devait l'emporter par la suite. Il se précipita vers moi en s'écriant :

— J'apprends que vous dansez sur ma musique ! Je vous l'interdis, je vous l'interdis ! Ma musique n'est pas de la musique de danse. Personne ne doit la danser.

Je le pris par la main et je le conduisis à une chaise.

— Asseyez-vous là, lui dis-je, et je vais danser sur votre musique. Si cela ne vous plaît pas, je jure que je ne recommencerai jamais.

Alors je lui dansai son Narcisse. J'avais trouvé dans la mélodie le rêve de ce jeune Narcisse qui se tient près du ruisseau jusqu'à ce qu'il tombe amoureux de sa propre image, meure de langueur et se transforme en fleur. Tout cela, je le dansai pour Nevin. La dernière note s'était à peine éteinte qu'il se leva d'un bond, se précipita vers moi et m'embrassa. Il me regardait et ses yeux étaient pleins de larmes.

— Vous êtes un* ange, me dit-il, vous êtes une divinatrice. Vos mouvements sont ceux que j'ai vus quand j'ai composé cette musique.

Je lui dansai son Ophélie, puis ses Nymphes des Eaux. Son extase était de plus en plus enthousiaste. A la fin il s'assit lui-même au piano et composa pour moi, surle-champ, une danse admirable qu'il appela le Printemps. J'ai toujours regretté que cette danse, qu'il me joua à plusieurs reprises, ne fût jamais écrite. Nevin

était ravi et il me proposa aussitôt de donner avec lui quelques concerts dans la petite salle de musique de Carnegie Hall. Il m'accompagnerait lui-même.

Nevin arrangea le concert à lui seul, s'occupa de louer la salle, de faire la réclame, etc., et il vint chaque soir répéter avec moi. J'ai toujours pensé qu'Ethelbert Nevin avait en lui tout ce qu'il faut pour être un grand compositeur. Il aurait pu devenir le Chopin de T Amérique, mais% la lutte terrible qu'il eut à soutenir pour ne pas sombrer au milieu des circonstances cruelles de sa vie fut probablement la cause de la terrible maladie qui devait amener sa mort prématurée.

Le premier concert remporta un grand succès et fut suivi de plusieurs autres qui firent sensation à New- York. Il est probable que si nous avions eu assez de sens pratique pour trouver alors un bon imprésario, cette réussite aurait été le début d'une carrière brillante. Mais nous étions invaisemblablement candides.

Plusieurs femmes de la haute société avaient assisté à nos concerts, et mon succès me fit obtenir plusieurs engagements dans divers salons de New-York.

J'avais à cette époque composé une danse sur les poèmes d'Omar Khayyam traduits par Fitzgerald. Quelquefois c'était Augustin qui les lisait à voix haute pendant que je dansais, quelquefois ma sœur Elisabeth.

L'été approchait. Je fus invitée par madame Astor à danser dans sa villa de Newport. Nous allâmes, ma mère, Elisabeth et moi à Newport qui était alors la station élégante par excellence. Madame Astor représentait en Amérique ce que la reine Victoria était en Angleterre. Les gens qui étaient admis en sa présence éprouvaient plus de respect et plus d'effroi que s'ils avaient approché une souveraine. Mais avec moi elle se montra très affable. Elle organisa la représentation sur une pelouse et la société la plus choisie de Newport me regarda danser. J'ai une photographie de cette repré-

sentation où Ton voit la vénérable madame Astor assise à côté de Harry Lair, avec, autour d'elle, des rangées de Vanderbilt, de Belmont, de Fish, etc. Je dansai aussi dans d'autres villas de Newport, mais ces dames étaient si parcimonieuses que nos cachets furent à peine suffisants pour payer notre voyage et nos frais d'hôtel. D'autre part, elles me regardaient danser avec plaisir, me trouvaient charmante, mais aucune d'elles ne comprenait le moins du monde ce que je faisais, et, dans l'ensemble, notre visite à Newport nous laissa une impression de désappointement. Tous ces gens étaient si hermétiquement drapés dans leur snobisme et dans l'orgueil de leur richesse qu'ils n'avaient pas une ombre de sens artistique. A cette époque on considérait les artistes comme des êtres inférieurs, comme une sorte de domestiques supérieurs. Ce sentiment a beaucoup changé depuis, surtout depuis que Paderewski est devenu président de république.

De même que l'existence en Californie ne m'avait pas satisfaite, de même je commençai à désirer violemment trouver une atmosphère qui me convînt mieux que New-York. Je rêvais de Londres, des auteurs et des peintres qu'on pouvait y rencontrer : George Meredith, Henry James, Watts, Swinburne, Burne-Jones, les Rossetti, Whistler... Ces noms étaient pour moi des noms ^magiques, et, à vrai dire, de tout le temps que j'avais passé à New-York, je n'avais pas trouvé une seule sympathie intelligente, un seul appui à mes idées.

Pendant ce temps l'école d'Elisabeth s'était agrandie et nous avions quitté le Carnegie Hall pour occuper deux grandes pièces au rez-de-chaussée de l'hôtel Windsor. Le loyer de ces deux chambres était de quatre-vingt-dix dollars par semaine, et nous comprîmes bientôt qu'avec les prix de nos leçons de danse il nous serait impossible de trouver l'argent nécessaire au loyer et aux autres dépenses. En fait, malgré notre prospérité apparente,

notre compte en banque était encore déficitaire. Le Windsor était un hôtel triste et nous n'éprouvions que peu de joie à y vivre avec la peine que nous avions à joindre les deux bouts. Un soir que nous étions assises, ma sœur et moi, auprès du feu et que nous nous demandions comment nous allions trouver l'argent nécessaire pour payer la note, je m'écriai soudain : « La seule chose qui puisse nous sauver, c'est que le feu prenne à l'hôtel ! »

Il y avait une vieille dame très riche qui habitait au troisième étage dans un appartement rempli de meubles et de tableaux anciens ; elle avait l'habitude de descendre au restaurant chaque matin à huit heures sonnantes pour prendre son petit déjeuner. Nous décidâmes d'un plan d'attaque. Je devais l'aborder le lendemain matin et lui demander de nous consentir un emprunt. Ce que je fis. Mais la vieille dame était de très mauvaise humeur, elle refusa de rien prêter et se plaignit de son café.

— Voilà plusieurs années, dit-elle, que je demeure dans cet hôtel, mais si le café n'est pas meilleur, je partirai.

Elle disparut : l'après-midi même le feu prit à l'hôtel et elle fut carbonisée. Elisabeth sauva héroïquement sa classe par sa présence d'esprit ; elle fit sortir ses élèves en file indienne, en leur faisant se donner la main, Mais nous ne pûmes rien sauver, pas même nos portraits de famille auxquels nous tenions énormément. Nous nous réfugiâmes dans la même rue, à l'hôtel Buckingham, et au bout de quelques jours nous étions dans le même état qu'au moment de notre arrivée à New-York, c'est-à-dire sans le sou. « C'est la destinée, dis- je ; c'est qu'il nous faut aller à Londres. »

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