‹ Ma vieChapitre 7 sur 43 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Quand fut écoulé notre premier mois de location de l'atelier de Chelsea, il faisait très chaud, et nous nous installâmes dans un atelier meublé à Kensington. Là, j'avais un piano et plus de place pour danser. Mais soudain, à la fin de juillet, la saison de Londres se termina, et le début du mois d'août nous trouva avec fort peu d'argent de côté. Nous passâmes tout le mois d'août soit au musée de Kensington, soit à la bibliothèque du British Muséum, d'où nous revenions souvent à pied, après la fermeture, jusqu'à notre atelier de Kensington Square.

Un soir, à mon grand étonnement, la petite madame Miroski fit son apparition et m'invita à dîner. Elle était dans un état de vive exaltation. Cette visite était pour elle une grande aventure. Elle alla jusqu'à commander, au dîner, une bouteille de bourgogne. Elle me demanda de lui dire comment était Ivan quand je l'avais connu à Chicago, ce qu'il avait dit, et je lui contai comment il aimait aller cueillir des feuillages dans les bois, comment un jour je l'avais vu alors que le soleil luisait dans ses cheveux roux et qu'il avait les bras pleins de genêts, et comment j'avais toujours associé son image à celle de cette fleur. Elle pleura, et je pleurai à mon

tour. Nous bûmes une deuxième bouteille de bourgogne et nous nous livrâmes à une véritable débauche de souvenirs. Puis elle me quitta pour retrouver son chemin dans un labyrinthe d'omnibus jusqu'à Stella House.

Septembre vint. Elisabeth, qui était restée en correspondance avec les mères de nos anciennes élèves de New- York, et dont l'une lui avait envoyé un chèque pour payer son voyage de retour, décida de rentrer en Amérique pour y gagner de l'argent.

— Je pourrai vous en envoyer, disait-elle, et comme vous allez bientôt devenir riches et célèbres, je pourrai d'ici peu venir vous retrouver.

Nous allâmes dans un magasin de Kensington High Street, pour lui acheter un bon manteau de voyage, et nous la conduisîmes au train. Mais, revenus dans notre atelier, nous passâmes tous les trois plusieurs jours dans un état de complète dépression.

La vive et douce Elisabeth était partie ! Octobre s'annonçait froid et triste. Nous connûmes pour la première fois les brouillards de Londres, et un régime de potages à deux sous qui menaçait de nous rendre anémiques. Le British Muséum lui-même avait perdu son charme. Il se passait des jours entiers où nous n'avions même pas le courage de sortir, où nous restions assis dans l'atelier, enveloppés dans des couvertures, à jouer aux échecs sur un échiquier improvisé avec des pièces en carton.

Je me suis étonnée tout à l'heure de notre extraordinaire vitalité : quand je me rappelle cette période, je m'étonne au contraire de notre absolu découragement. Il y avait des matins où nous n'avions même plus l'énergie de nous lever, et nous dormions toute la journée.

Enfin vint une lettre d'Elisabeth, qui nous envoyait un peu d'argent. Elle était arrivée à New- York, était descendue à l'hôtel Buckingham, dans la 5e Avenue,

62 MA yiE

avait ouvert son école et réussissait. Ces nouvelles nous redonnèrent du courage. À la fin du terme nous prîmes en location une petite maison toute meublée dans Kensington Square. Nous avions ainsi droit à une clé des jardins du Square.

Un soir, Raymond et moi nous étions en train de danser dans les jardins quand apparut une femme extrêmement belle avec un grand chapeau noir, et qui nous dit : « De quel coin de la terre venez-vous ?

— D'aucun pays de la terre, répondis-je ; nous venons de la lune.

— De la terre ou de la lune, reprit-elle, vous êtes charmants ; voulez-vous venir me voir ?

Nous la suivîmes jusqu'à sa maison de Kensington Square, qui était très belle, et où des tableaux merveilleux de Burne Jones, de Rossetti et de William Morris reflétaient son image.

C'était madame Patrick Campbell. Elle s'assit au piano, nous joua et nous chanta de vieilles chansons anglaises, puis nous récita des vers et finalement je dansai pour elle. Elle était magnifiquement belle avec de splendides cheveux noirs, de grands yeux noirs, un teint d'ivoire et une gorge de déesse.

Elle nous séduisit tous, et cette rencontre nous sauva définitivement de l'état d'abattement et de tristesse où nous étions tombés. Elle marqua aussi le début d'un changement de fortune, car madame Patrick Campbell se déclara si charmée de ma danse qu'elle me donna une lettre d'introduction pour M. Wyndham. Elle nous dit que, jeune fille, elle avait fait ses débuts chez madame Wyndham en récitant le rôle de Juliette. Madame Wyndham me reçut de la façon la plus charmante et j'assistai pour la première fois à un thé anglais au coin du feu.

-Il y a dans ces réunions au coin du feu, avec le thé noir, les tartines de pain beurré, et le brouillard jaune

au dehors, et la lenteur civilisée des voix anglaises, un charme qui fait de Londres une ville séduisante, et si j'en avais auparavant deviné l'attrait, je l'aimai profondément à partir de ce jour. Il y avait dans cette maison une atmosphère magique de sécurité et de confort, de culture et de bien-être et j'avoue que je me sentis dans mon élément comme un poisson dans l'eau. La belle bibliothèque m'attirait elle aussi.

C'est dans cette maison que je remarquai pour la première fois l'extraordinaire maintien des serviteurs anglais, qui se déplacent avec une sorte d'assurance aristocratique, et 'qui, loin de refuser d'accepter leur condition ou d'essayer, corçme en Amérique de s'élever dans l'échelle sociale, sont fiers de travailler pour les « grandes familles ». Leurs pères l'ont fait avant eux, leurs enfants le feront à leur tour, et c'est là un des éléments qui constituent le calme et la sécurité de la vie.

Madame Wyndham organisa pour moi une représentation dans son salon, et presque tout ce que Londres comptait d'artistes et d'écrivains était là. Ce jour-là je rencontrai un homme qui devait faire sur ma vie une impression profonde. Il avait alors environ cinquante ans, avec l'une des têtes les plus belles que j'aie jamais vues. Les yeux profondément enfoncés sous un front proéminent ; un nez classique et une bouche délicate, grand et mince avec des cheveux gris partagés par le milieu et rejetés sur les oreilles, et une expression étrangement douce. C'était Charles Halle, le fils du célèbre pianiste. De tous les jeunes hommes que je rencontrai à cette époque, et qui étaient tous disposés à me faire la cour, aucun ne m'attirait ; je ne faisais même pas attention à eux, mais, si étrange que cela paraisse, je m'attachai aussitôt passionnément à cet homme de cinquante ans.

Il avait été un grand ami de Mary Anderson quand elle était jeune, et il m'invita à prendre le thé dans son

atelier où il me montra la tunique qu'elle avait portée dans le rôle de Virgilia de Coriolan et qu'il conservait comme une relique sacrée. Dès cette première visite, notre amitié devint profonde et il ne se passait guère d'après-midi que je ne me rendisse chez lui. Il me racontait des foules de détails sur Burne Jones qui avait été son ami intime, sur Rossetti, sur William Morris et sur toute l'école des pré-raphaélites, sur Whistler et Tennyson, qu'il avait tous connus. Je passais chez lui des heures d'enchantement, et c'est à l'amitié de cet artiste charmant que je dois en partie la révélation de l'art des vieux maîtres.

Charles Halle était alors directeur de la New Gallery où tous les peintres modernes exposaient. C'était un charmant petit musée avec une cour centrale et une fontaine, et Charles Halle conçut l'idée de me faire danser dans ce décor. Il me présenta à ses amis Sir William Richmond, le peintre, M. Andrew Lang, et Sir Hubert Parry le compositeur, et ils acceptèrent de faire chacun une conférence : Sir William Richmond sur la danse dans ses rapports avec la peinture, Andrew Lang sur la danse dans ses rapports avec les mythes grecs, et Sir Hubert Parry sur la danse dans ses rapports avec la musique ; je dansai dans la cour centrale, autour de la fontaine, entourée de plantes, de fleurs rares et de palmiers, et ce fut un grand succès. Les journaux furent enthousiastes et Charles Halle extrêmement joyeux de ma réussite ; tout ce qui comptait à Londres m'invita à prendre le thé ou à dîner et nous connûmes une courte période pendant laquelle la fortune nous sourit.

Un après-midi, dans la foule d'une réception chez madame Ronald, je fus présentée au prince de Galles, au futur roi Edouard. Il s'écria que j'étais une beauté à la Gainsborough, et ce compliment accrut encore l'enthousiasme général de la société de Londres.

Comme notre situation s'était améliorée, nous avions loué un grand atelier dans Warwick Square, où je passais mes jours à mettre au point les inspirations nouvelles que je devais à ce que j'avais vu d'art italien à la National Gallery, bien qu'à cette époque je fusse aussi beaucoup sous l'influence de Burne Jones et de Rossetti.

Alors entra dans ma vie un jeune poète, fraîchement sorti d'Oxford, qui avait une voix douce et des yeux de rêve. Il descendait d'une lignée de Stewart et son nom était Douglas Ainslie. Il apparaissait chaque soir à la tombée de la nuit, avec trois ou quatre volumes sous le bras et me lisait les vers de Swinburne, de Keats, de Browning, de Rossetti et d'Oscar Wilde. Il aimait lire à voix haute et j'adorais l'écouter. Ma pauvre mère, qui jugeait indispensable de me servir de chaperon, ne pouvait comprendre, bien qu'elle connût et aimât cette poésie, la déclamation d'Oxford, et au bout d'une heure environ, surtout après du William Morris, elle s'endormait : le jeune poète se penchait alors et m'embrassait doucement sur la joue.

J'étais complètement heureuse dans cette atmosphère affectueuse, et, partagée ei^tre Ainslie et Charles Halle, je ne désirais pas d'autre ami. Les jeunes gens ordinaires m'ennuyaient extrêmement, bien qu'ils fussent nombreux, après m'avoir vue danser dans les salons de Londres, à désirer venir me voir et à sortir avec moi, je me montrais si distante avec eux qu'ils étaient complètement refroidis.

Charles Halle habitait dans une vieille petite maison de Cadogan Street, avec sa sœur, une vieille demoiselle charmante. Mademoiselle Halle était elle aussi très bonne avec moi, et m'invitait souvent à de petits dîners où nous étions seuls tous les trois. C'est avec elle et son frère que je rendis visite pour la première fois à Henry Irving et à Ellen Terry. C'est dans Les Cloches que je

vis Irving pour la première fois, et son grand art éveilla en moi une admiration si enthousiaste que, pendant des semaines, je vécus sous cette impression et ne pus dormir. Quant à Ellen Terry, elle devint alors, et resta toujours par la suite, l'idéal de ma vie. Qui n'a jamais vu Irving ne peut pas comprendre l'émouvante beauté et la grandeur de ses interprétations. Il est impossible de décrire le charme de sa puissance intellectuelle et dramatique. C'était un artiste d'un tel génie que ses défauts eux-mêmes devenaient des qualités admirables. Il y avait en lui quelque chose du génie et de la majesté de Dante.

Un jour de cet été-là, Charles Halle m'avait emmenée voir Watts, le grand peintre, et j'avais dansé pour lui dans son jardin. Je vis chez lui le visage merveilleux d 'Ellen Terry répété plusieurs fois dans ses tableaux. Nous nous promenâmes ensemble dans son jardin, et il me dit de belles choses sur son art et sur sa vie.

Ellen Terry était alors dans le plein éclat d'une maturité splendide. Ce n'était plus la grande et mince 'jeune fille qui avait ravi l'imagination de Watts, mais elle avait un torse puissant, des hanches larges et un port majestueux très différent de l'idéal d'aujourd'hui ! Si le public de nos jours avait pu voir l'Ellen Terry d'alors, elle aurait reçu mille conseils sur la façon de maigrir à l'aide de régimes, etc., et j'ose dire que la majesté de son expression aurait souffert si elle avait passé son temps comme nos actrices actuelles à essayer de paraître jeune et mince. Elle n'avait l'air ni mince ni élancée, mais elle était certainement très belle.

C'est ainsi que j'entrai en contact, à Londres, avec les plus hautes personnalités intellectuelles et artistiques de l'époque. Comme l'hiver touchait à sa fin et qu'il y avait moins de salons ouverts que pendant la saison, je fis partie pendant quelque temps de la troupe Benson, mais je ne jouai jamais autre chose que le rôle de pre-

mière fée dans Le Songe d'une Nuit d'Été. Les directeurs de théâtres semblaient ne pas comprendre mon art, ou comment il aurait pu servir leurs spectacles. Cette incompréhension était extraordinaire quand on voit combien de mauvaises imitations de mes danses ont paru depuis dans les productions de Reinhardt, de Gémier et d'autres représentants de l 'avant-garde du théâtre.

J'eus un jour un mot d'introduction auprès de Lady Tree (alors madame Tree). Je montai dans sa loge pendant une répétition et elle me reçut, de façon fort cordiale. Mais quand, sur son invitation, j'eus enfilé ma tunique de danse, qu'elle m'eût conduite sur la scène pour danser devant Beerbohm Tree et que je dansai la Chanson du Printemps de Mendelssohn, il fit à peine attention à moi et ne cessa de suivre les mouches d'un regard distrait. Je lui rappelai cette histoire longtemps après, à Moscou, alors qu'il me portait un toast à la fin d'un banquet, comme à l'une des plus grandes artistes de la terre.

— Quoi ! s'écria-t-il, j'ai vu votre danse, votre beauté, votre jeunesse, et je ne les ai pas goûtées ? Quel fou j'étais I Et maintenant, ajouta-t-il, il est trop tard — trop tard ! ^

— Il n'est jamais trop tard, répondis-je, et à partir de ce moment il me donna des preuves innombrables de son admiration.

Il m'était, en effet, difficile de comprendre alors pourquoi, après avoir soulevé une vague d'enthousiasme parmi des hommes comme Andrew Lang, Watts, Sir Edwin Arnold, Austin Dobson et Charles Halle — parmi tous les peintres et tous les poètes que j'avais rencontrés à Londres, les directeurs de théâtres demeuraient insensibles comme si le message de mon art fût trop spirituel pour leur conception grossière, matérialiste, de l'Art et du Théâtre.

Je travaillais tout le jour dans mon atelier, et, vers le soir, tantôt le poète venait me lire des vers, tantôt le peintre venait me prendre pour sortir ou me regardait danser. Ils faisaient en sorte de ne jamais se rencontrer, car ils s'étaient pris d'une violente antipathie l'un pour l'autre. Le poète disait qu'il ne pouvait comprendre comment je pouvais passer tant de temps dans la société de ce vieux bonhomme, et le peintre disait qu'il ne pouvait comprendre ce qu'une jeune fille intelligente pouvait trouver d'intéressant dans ce blanc-bec. Mais je goûtais un bonheur parfait à cette double amitié et je ne pouvais dire lequel des deux je préférais. Seulement, les dimanches étaient réservés à Halle ; nous déjeunions dans son atelier d'une terrine de foie gras de Strasbourg, de sherry, et de café qu'il faisait lui-même.

Un jour, il me permit de revêtir la fameuse tunique de Mary Anderson, et il fit d'après moi de nombreux croquis.

Et l'hiver passa ainsi.

Page 1