DÉPART AVEC CINQ CAMARADES
faire les campagnes d'Allemagne sous le commandement du général Moreau, et depuis peu il est venu en garnison à Thionville en Lorraine; c’est Ià où nous allons le rejoindre.
Je suis parti de Versailles avec quelques petites ressources; je sais, comme tu vois, passablement écrire, je connais un peu la musique, je sais un peu jouer de la clarinette, et je sonne assez bien la trompette ; j'ai passé chez mon père pour faire mes adieux à toute la famille : ma mère a eu de la peine à se décider à me laisser partiret à m'’abandonner si jeune, mais un premier mouvement de chagrin se passa, j'étais bien décidé à m'en aller; c’est ainsi que j'ai quitté ma mère et mes sœurs.
J'étais accompagné d’un camarade, mon ami Roger; nous avions passé à Saint-Germain pour dire aussi adieu à ses parents. Alors mon père nous fit la conduite jusqu’à Saint- Denis où nous devions retrouver nos compagnons de voyage ; enfin mon père m’ayant fait toutes les recommandations nécessaires dans pareil cas, me donna une petite somme d'argent, et je lui dis adieu sans savoir quand je le reverrais.
Le lendemain et les jours suivants, notre petit peloton composé de six espiègles de trompettes se mettent en marche sac sur le dos, bien ou mal garni, armés de sabres et de bâtons, tous bien gais et décidés, le plus âgé des six n'avait pas 17 ans. J'étais lié depuis longtemps d'amitié et de confiance avec mon camarade Roger qui est comme moi âgé de 45 ans ; nous nous soutenons tous les deux, vu que les caractères et les manières des quatre autres ne nous plaisent pas beaucoup. Cependant tout en cheminant par Meaux, Château-Thierry, Épernay, Châlons, nous n’avons fait que chanter, boire et extravaguer. C’est ainsi, mon ami, que nous arrivâämes à Châlons-sur-Marne où je trouve le moment de te donner de mes nouvelles.
k MÉMOIRES DU TROMPETTE CHEVILLET
AVENTURE DES CERISES. — INTERVENTION DE MA PART. — ÏÎINGRA- TITUDE ET LACHETÉ DE MES COMPAGNONS DE VOYAGE. — ARRIVÉE A METZ.
Metz, le 11 juin 1801.
Je ne m'attendais pas, mon cher ami, à t'écrire deux lettres dans l'espace de cinq jours; je ne suis pas encore rendu à ma destination qu'il vient de m'arriver avant-hier une aventure assez tragique, dont je vais te rapporter les circonstances, tu vas voir que ton pauvre ami, pour avoir voulu faire le bien, se trouva le dindon de la farce.
Imagine-toi qu’en marchant de Châlons à Sainte-Menehould, il y a sur la route des cerisiers et les cerises commencent à mürir, si bien que cela tenta mes quatre bambocheurs de compagnons de voyage, excepté moi et Roger qui ne voulions pas participer à l’entreprise ; je leur représentais au contraire qu'il ne fallait pas nous amuser, qu'ils allaient s’exposer à être vus des paysans et qu’il leur arriverait quelques désagréments qui leur feraient payer cher leur envie; mais ces quatre entètés s’imaginant que tout leur était permis, n’en voulurent faire qu’à leur tête. Pour monter que je n'étais de leur écot, je continuai ma route avec Roger l’espace de 500 pas, et je les voyais tous les quatre actionnés à faire un délit considérable : deux étaient grimpés chacun sur un cerisier, et à coups de sabre ils abattaient des branches chargées de fruit que les deux autres recevaient en bas, lorsque j'aperçus au loin des paysans qui accouraient. J’applaudissais avec Roger, en disant: c’est bien fait les voilà pris, ils n’avaient qu'à m'écouter. Tout à coup, trois paysans arrivèrent avec des bâtons ou échalas, ils surprirent les quatre friands qui demeurèrent bien sots, un tomba de dessus l’arbre et se déchira la figure; puis ils voulurent s’obstiner et tâcher de se sauver; leur résistance devint inutile, car il arriva successivement cinq autres paysans, tous aussi impitoyables les uns que les autres ; les mangeurs de cerises essayèrent