‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 22 sur 190 · AVENTURE DES CERISES H · texte numérisé non relu

AVENTURE DES CERISES H

vainement de se débarrasser, ils reçurent une distribution de taloches, de coups d’échalas et de galoches; leurs habits furent déchirés ; les sabres et les bâtons cassés ; les chapeaux, les sacs et la feuille de route tombèrent au pouvoir des paysans qui emportèrent tout et forcèrent nos mangeurs de cerises à venir avec eux jusqu’à Sainte-\lenehould. °

Cependant, je voyais cette scène de sang-froid, je n'étais pas pressé d'aller me compromettre avec les délinquants et me faire empoigner ; néanmoins je voyais leur désordre et me décidai avec Roger d'aller en parlementaires vers les paysans qui nous reçurent avec un peu d’égard parce qu’ils avaient vu que nous n'avions pas participé à la faute des autres. Alors je leur parlai avec honnêteté et douceur en leur demandant excuse pour mes camarades, j’offris même mon argent pour les dédommager du tort qu'ils avaient fait. Ceux d’entre ces rustres les plus méchants étaient deux messieurs qui ne voulaient rien entendre; il fallait, disaient-ils, conduire les délinquants à Sainte-Menehould, les mettre en prison, dresser procès-verbal, et les faire conduire à leur destination par des gendarmes.

Enfin je récidivai mes instances. Si bien que mes raisons l’emportèrent sur la mauvaise humeur de ces paysans qui se calmèrent entre eux. Cette aventure durait depuis une heure, quand les paysans rendirent les effets et nous laissèrent continuer notre route, en maudissant une aussi triste rencontre.

Je m'applaudissais en moi-même de ce que je m'étais ainsi rendu utile, sachant bien pourtant que c'était à des compagnons ingrats, sans mœurs, ni moralité; je les connaissais depuis l’école, il existait entre eux et moi une espèce de jalousie et nous n'avions jamais été d’accord.

Le lendemain en continuant la route de Châlons à Verdun, les quatre mangeurs de cerises (si tu veux savoir leurs noms, Hubert, Baucher, Cloès et Failly, tous bons polissons, élevés à l’école de Liancourt), étaient en colère de ce que je me prévalais de ne pas avoir eu part à la raclée qu'ils avaient reçue, de manière qu'ils me cherchèrent querelle. D'abord je tournai tout en plaisanterie, mais ils me chicanèrent tant qu'ils me dirent des injures

et me firent des menaces auxquelles je ne pus m’accommoder ; alors ne pouvant pas les rendre raisonnables et voyant leur dessein prémédité, je ne gardai plus de ménagements, et je brusquai aussi; puisqu'il fallait en venir à se battre, je Les défiai l’un après l’autre, et sur-le-champ, l’un d’eux se présenta (c'était Failly); aussitôt le combat s’engagea à coups de pieds et à coups de poings, je terrassai bientôt mon adversaire et me mis à genoux sur son ventre ; j'allais le réduire, et peut-être ainsi de suite des autres, s'ils eussent été braves, mais leur méchanceté en décida autrement. Ces trois gredins se mirent à la revanche de celui que je tenais et me renversèrent à terre ; je voulus me relever. mais ils se jetèrent sur moi comme quatre enragés et m'accablèrent d'une volée de coups de poings, de coups de pieds et de coups de bâtons, si bien que je fus obligé de demander quartier : jamais, non jamais je n'avais reçu tant de coups. Le croirais-tu, mon ami, que Roger n'osa pas me défendre ? mes quatre gredins lui avaient défendu de s'approcher, et il a craint d’être aussi rossé. Je lui ai fait des reproches sur sa caponnerie, mais je l’excuse, vu qu’il n’était pas hardi. Mes gredins de compagnons l'obligèrent à les suivre et à me laisser seul sur le bord d'un fossé, la figure tout ensanglantée des coups que j'avais reçus sur le nez et sur les dents. Là, je pleurais de dépit et de rage, lorsqu'un voiturier passa près de moi et vint me consoler ; alors je lui rapportai mon accident, et ce brave homme me rassura le cœur en me régalant de bon vin de Champagne dont sa voiture était chargée. J'en bus à plusieurs reprises et je fis route avec lui jusqu’à Verdun, où mes gredins de compagnons étaient déjà arrivés et logés ; je trouvai en arrivant mon capon de Roger qui m'attendait à la porte de la ville pour me conduire à notre logement.

Je t’assure, mon ami, que je me souviendrai longtemps de cette aventure et qu’elle sera pour moi un stimulant bien vif, lorsque j'aurai l’occasion de m’en venger, car tu peux bien penser que je réserve un petit chien de ma chienne à mes compagnons de voyage.

Ainsi j'arrivai à Metz, cette belle ville de garnison, célèbre et imprenable à cause de sesimmenses fortifications,

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