‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 37 sur 190 · LE CAVEAU · texte numérisé non relu

LE CAVEAU

dit de descendre dans ce trou: d’abord je refusai d’obéir ; l'on me menaça de m'y faire descendre par force, au lieu que, si j’y allais de bonne volonté, l’on me promettait que je n’y demeurerais pas longtemps. Je me décidai, me méfiant bien de ce qu’il y avait dans la cave, car j'avais vu une certaine épitaphe sur la pierre... Alors, regardant les assistants, je demandai en plaisantant s’il y avait du vin et du genièvre dans cette cave, où si l’on voulait m’enterrer tout vif, que c'était dommage de me faire quitter le monde sitôt. Mon lieutenant me récidiva d’obéir.: « Va là-dedans, me dit-il, il faut te mettre à la raison, mon ami. » Quand j'eus descendu une quinzaine de degrés, je vis que l'on remettait la pierre sur l'entrée; alors je commençai à me dégriser et à réfléchir sur ma situation ; ensuite je visitai l’intérieur de ma prison au moyen d'un petit jour pénétrant par un soupirail qui donnait dans le cimetière. Je reconnus bientôt que j'étais avec des morts, en voyant huit ou dix grands cercueils garnis de bandes de fer, fermés avec des cadenas, élevés et supportés par des trépieds en barres de fer et fixés tout autour de ce caveau.

Quand je me vis ainsi bloqué, je ne savais qu’en penser: Diable ! dis-je alors, voilà du sérieux, on me fait là une belle farce; eh! que veut-on que je fasse ici avec ces tombeaux ? Au moins si je pouvais ressusciter ceux qui sont dedans, voyons il faut en essayer! Tu peux bien penser, mon ami, qu’on ne pouvait pas être plus fou; je me comparais dans ce moment à l’ange de la résurrection, tout en parlant à ces tombeaux ; puis sans me décourager, je pris ma trompette que j'avais gardée, et je sonnai le réveil et quelques fanfares. Ce qui me sembla si monotone que j'en éprouvai une vive sensation à la suite des réflexions que je faisais. Joins à cela une odeur cadavéreuse qui me suffoquait ; si bien que la tristesse s’'empara de moi ; j’allai donc tâcher de soulever avec mon dos la pierre qui fermait l’entrée de mon caveau: mes efforts furent inutiles. Après avoir ainsi passé plus d’une heure dans de vains projets, les folies de cette journée m'’avaient tellement fatigué que j'avais besoin de me reposer; alors je pris le parti de me coucher sur une tombe et j'y fis un sommeil d'environ deux heures. Quand la fraicheur du lieu m'éveilla, la fumée du

genièvre était tout à fait dissipée. Cependant la nuit était survenue, j'avais de la peine à me rappeler où j'étais, et, ne sachant à qui parler ni de qui me faire entendre, j'eus recours à ma trompette; alors je sonnaï des appels de toutes mes forces en dirigeant le son par le soupirail.

Enfin, mon ami, l’on arriva lever la pierre du caveau et je revis la lumière avec plaisir. C'était M. Saur qui venait me délivrer d’entre les morts; je suis guéri de l’envie de me mettre en ribotte pour longtemps ; : à quelque chose malheur est bon.

En sortant de la trappe, je croyais aller dans mon logement où j'avais l'intention de me réconcilier avec mon vieux Pitt; mais je reçus contre-ordre, mon chef me remit à l'instant un billet de logement, tout neuf; Lous mes effets étaient déjà transportés dans mon nouveau logement. Je n'ai rien perdu des égards de mon lieutenant, je suis toujours son favori. Je m'occupe de mon petit service et de mes parties de récréation. Je suis toujours en course, soit à la chasse, soit à la pèche, ou ailleurs, quand je ne trouve pas de gibier sauvage j'en trouve du privé, comme des canards, des poules ou des pigeons, tout est bon; et puis je vais faire un tour de temps en temps dans le parc et les jardins du château situé aux environs de mon logement, où j'y trouve les plus beaux fruits ; il y a des étangs et des canaux où je trouve des anguilles et des carpes; je tire parti de tout et je fais des bombances avec mes amis.

Telle est, mon ami, ma situation à Dorn ; ainsi juge si je suis heureux, j'ai pour ainsi dire carte blanche. Voilà à peu près tout ce que j'avais à te dire relativement à cette belle campagne, la saison approche où l’armée va lever le camp, je pense que je vais retourner à Utrecht avec le détachement.

Adieu, je t'embrasse et suis toujours, etc.

P. S. — Comme j'ai promis de donner un aperçu concernant la Pyramide du Camp de Zest, le voici : Le général en chef a voulu imiter en quelque sorte une des pyramides d'Égypte. Les troupes ont terminé cette pyramide en trois mois avec des terres et des gazons rapportés ; généraux, officiers el soldats, tous s’y sont employés, jusqu’au général en chef qui portait des sacs de terre.

Page 1