‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 36 sur 190 · EXTRAVAGANCES · texte numérisé non relu

EXTRAVAGANCES

ment malgré l'esprit de gaité que je faisais voir. — La première nouvelle que j’appris dans le voisinage, c'était que mon vieux Pitt avait porté plainte contre moi au maréchal des logis de notre détachement, et lui avait dit que je m'entendais avec sa nièce pour lui faire du tort et qu’il ne voulait plus que je loge chez lui.

Tu peux bien penser, mon ami, que ces nouvelles ne me flattèrent pas ; dans un autre moment, j'aurais cherché àme réconcilier ou à me justifier avec mon hôte; mais le fumet du genièvre et des liqueurs, m'avait tellement monté à la tête que mon peu de raison se tourna en folie et en extravagance, à cause de la contrariété que j'éprouvais ; alors je ne gardai plus de ménagement, je fis enrager mon vieux Pitt en me rendant exigeant au-delà des bornes, si bien que l’on se disputa, car autant j'avais été bon chez lui, autant je devins méchant et injuste ce jour-là. Mon boss, n’y pouvant plus tenir, se mit dans une colère terrible ; je m'en moquai ; il appela des voisins qui vinrent se mèler de ce qui ne les regardait pas; alors ma folie redoubla; je ne voulus rien entendre de raisonnable, pas mème Pitta qui tâchait de me calmer. Je pris mon sabre et me mis à faire des moulinets à quatre faces dans la boutique et dans la cuisine ; si bien que je fis sauver tout le monde hors la maison. Je cassai d’abord quelques ustensiles, et je Imenaçai de tout briser si on m'obstinait. Je mainlins ainsi quelques minutes tous ces paysans dans la rue en leur défendant d’entrer dans la maison, où je faisais des gambades et disais des bêtises qui faisaient rire tous les spectateurs à mes dépens.

Cependant je vis bientôt mon boss qui arrivait avec le maréchal des logis de notre détachement (M. Saur), lequel me trouva bien le maitre dans la maison. Je devais m'attendre à cetle visite ; alors il fallut s'expliquer : je convins que j'avais tort et que je méritais d’être puni. Alors M. Saur m'invita à le suivre à la salle de discipline, pour . y venir, disait-il, dormir un sommeil qui me ferait grand bien.

La salle de police était simplement une espèce de cel: lule ou cloison en planches, meublée de quelques bottes de paille, et située dans un recoin de l’église du village.

Je me soumis sans résistance à ma punition, et pour faire voir que je n'avais pas de chagrin, je pris ma trompetle avec moi et je suivis mon maréchal des logis en sonnant des fanfares. Presque tous les habitants du village s'étaient rassemblés et me suivaient comme un triomphe ; chacun me plaisantait sur mon aventure. Ensuite le maitre d'école ouvrit les portes et l’on m'’enferma dans ma cellule ; puis M. Saur me dit que, si je voulais être tranquille, il me ferait sortir le soir même ; mais je fus loin de suivre ce conseil, une foule de folles idées me passèrent par la tête. Toujours excité par la vertu du genièvre, je fis si bien mon compte, qu’en peu de temps je démontai plusieurs planches de ma cellule en me disant : est-ce que je suis fait pour être enfermé ici, à cause de ce vieux pékin de Pitt ? Alors je me trouvai en liberté, tout seul dans l’église, dont les portes étaient bien fermées, mais au moins j'en avais tout l’espace à parcourir. Cependant j'étais inspiré d’un certain respect pour cette solitude, je visitai tout sans rien profaner. Si ce n’est que je m’avisai de monter dans la balustrade, ou chaire des prédicateurs luthériens ; là je trouvai sur les pupitres des gros livres qui traitent des maximes et doctrines de la religion luthérienne: alors n'étant interrompu de personne, je me mis à chanter et à prècher à plein gosier dans ces livres ; si bien que la Kerke retentissait du bruit de mes folies. Ce n’était pas assez pour mon imagination exaltée, il me fallait toujours du nouveau ; lorsque je trouvai la corde de la cloche à ma disposition, je me faisais une réjouissance de la sonner à toute volée ; quand tout à coup je fus interrompu dans mes actions; la porte de l’église s’ouvrit, et je vis entrer MM. Faigard et Saur, le maître d'école et plusieurs autres qui me surprirent Alors mon lieutenant me demanda pourquoi je faisais tant d’extravagances ; je lui répondis que dans la situation où je me trouvais, il me fallait des sujets de distraction, etc. Ensuite ils s’aperçurent que j'avais démantibulé la cellule ; je ne devais pas en être quitte à ce prix, on résolut de mieux m’enfermer.

Imagine-toi que dans le même recoin où se trouvait ma cellule, on leva une longue pierre qui fermait l’entrée d’un caveau pratiqué en dessous de l’église. Mon lieutenant me

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