ÜTRECHT. — QUERELLES AVEC DES HOLLANDAIS
Utrecht, le 6 février 1805 (an XIII).
Mon ami, notre armée décampa dans le courant d’octobre dernier, en sorte que chaque régiment retourna dans sa garnison. Je suis aussi rentré à Utrecht avec notre détachement et je passe mon quartier d'hiver assez bien dans cette ville qui est grande et remarquable par diverses curiosités ; la belle tour de la cathédrale est admirable, vu sa hauteur et le superbe carillon de l’horloge. Il y a ici un tribunal de justice criminelle de la province, dont les opérations sont très fréquentes, ce qui m'amuse beaucoup ; tous les samedis l’on va voir les grimaces des Hollandais qui se font fouetter, ou marquer, ou pendre. L'on y voit aussi beaucoup d'établissements de commerce, fonderies, fabriques et manufactures. La ville est simplement fortifiée d’une chemise, ou gros rempart qui l'entoure; un beau canal la traverse et la rend assez commerçante ; elle est à sept lieues d'Amsterdam.
La compagnie d'élite du 8° régiment de chasseurs et celle du 6e régiment de hussards sont aussi détachées à
Utrecht pour faire la garde et le service auprès du général en chef dont le quartier général est établi ici, ce qui m'a déjà procuré les occasions de faire des farces avec les trompettes de ces deux compagnies ; je vais t’en donner ici un échantillon. Un jour entre autres, notre détachement escorta le général Boudet jusqu’à Amsterdam, où nous trouvâmes nos deux compagnies d'élite ; alors chacun s'associa avec ses camarades et l’on chercha à se divertir aux dépens de qui il appartiendrait, de manière qu'il s’éleva une dispute avec le régiment de hussards hollandais qui est en garnison dans cette ville. Ces derniers faisaient beaucoup d’embarras et prétendaient ètre les maîtres dans les musikos et autres endroits publics où on les trouvait, ce qui occasionna des querelles dans plusieurs endroits ; les coups de sabre tombaient de tous côtés, les hussards hollandais sautaient par les fenètres, par les escaliers et dans le canal, enfin une partie de la ville était en émeute.
Tu comprends, mon ami, que je pris part aussi dans cette affaire. Je m'élais réuni avec deux chasseurs et les deux trompettes de la compagnie de hussards qui sont des bsmbocheurs achevés ; nous nous rendimes tous les cinq dans un musiko ou la farce arriva, c’est-à-dire que je me trouvais dans une de ces bagarres entre nous ethuit hussards hollandais qui nous provoquèrent assez malhonnêtement, de manière qu’en nous débattant à qui seraient les maîtres dans la maison, je m'étais entrepris avec un Hollandais lequel me porta un coup de sabre sur le ventre, dont j’eus mes habits coupés. Comme il se sauvait en même temps qu’il me portait le coup, je fonçai sur lui, le sabre à la main et le poursuivis jusque dans la rue, où il voulut se remettre en garde contre moi; mais je le serrai de si près qu'il recula sans s'en apercevoir jusqu’au bord d’un canal et qu’il se jeta dans l’eau pour éviter un coup de sabre. Alors je le laissai barboter, pour aller rejoindre mes camarades qui faisaient la loi aux autres. Ainsi nous nous rendimes maîtres du musiko, où nous fûmes régalés à notre tour par les hôtesses du logis, puis nous en sortimes sans autre accident ; nous retournâmes à nos postes, ensuite nous revinmes à Utrecht en riant tous ensemble des aventures de cette journée.